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[One-Year Wonder] Robert Griffin III : destin brisé

À un Mike Shanahan et un jardinier près, une carrière immense lui tendait les bras

Le temps d’une saison, ils y ont cru. Le temps d’un match, ils ont tutoyé la gloire avant qu’elle ne les fuit inexorablement. Brutalement parfois. Une idylle sans lendemain. Un coup d’un soir. Un one-night stand. Des one-year wonders. Ces stars aussi éphémères que des étoiles filantes.

L’AVANT

Les canons se sont tus depuis longtemps. En pleine mer de Chine orientale, sur l’archipel Ryūkyū, à portée de vue de la pointe nord de Taïwan, dissimulée sous l’eau turquoise et les resorts flambant neufs, Okinawa porte encore les stigmates de la guerre pourtant. Le souvenir mordant de l’une des batailles les plus sanglantes de la campagne du Pacifique. L’écho des rafales de mitrailleuses et des hurlements de terreurs s’est dissipé depuis près de 45 ans pourtant quand Robert Griffin troisième du nom vient au monde sur ce bout de Japon esseulé. Partie méridionale de l’archipel Nansei où ses parents, tous deux sergents dans l’US Army, sont stationnés. Un prénom redondant qu’il doit à son grand-père paternel, le premier des Roberts, et que son père, le numéro deux, aura toujours eu honte de lui avoir imposé. Honte de lui imposer son propre héritage comme lui aura dû vivre avec celui de son géniteur. La pression de faire aussi bien, de ne pas le décevoir, d’être digne de porter les mêmes blases. La pression d’honorer un père parti trop tôt. À peine sorti de l’adolescence, son géniteur emporté à 43 ans seulement, quarterback gaucher talentueux qui n’a jamais eu sa chance, basketteur a qui personne n’a daigné offrir de bourse d’étude, RG deuxième du nom décide de s’enrôler dans les forces armées.

Loin de ces considérations onomastiques, bambin exilé, Robby passe les deux premières années de sa vie sur une base ricaine avec vue sur la Chine communiste avant que ses parents et leurs deux filles aînées ne rentrent au bercail en 1992. Il laisse derrière lui de rares souvenirs. C’est en terres (presque) nippones pourtant, à neuf mois seulement, qu’il aura fait ses premiers pas. Il a tout juste un an qu’il se tape déjà des sprints dans le couloir. Après plusieurs années à Fort Lewis, à quelques bornes de Tacoma, dans l’État de Washington, la petite famille se retrouve éparpillée. Robert et Jacqueline mutés sur deux bases différentes du sud de la péninsule coréenne, les trois gamins tracent vers le golfe du Mexique. Alors que Rob n’a que six ans, les trois bambins se retrouvent entassés dans une maison de fortune d’un quartier miséreux de La Nouvelle-Orléans chez des parents de leur père. Cafards. Rats. Habitué à des environnements de vie irréprochables — rigueur militaire oblige — depuis sa naissance, facilement dégoûté par les bestioles, le môme découvre des colocs rebutants. Quand une dent lui fait affreusement mal, plutôt que de l’envoyer chez un dentiste que l’on n’a pas les moyens de lui payer, on accroche un bout de ficelle à sa quenotte meurtrie, l’autre extrémité à une poignée et on claque violemment la porte pour arracher l’abcès. Simple, rapide, efficace, traumatisant.

Ses longues tresses nouées ou tombantes sur le front, Rob vit très mal cet épisode de son enfance. Et sa tignasse rebelle n’y est pas totalement étrangère d’ailleurs. Il n’a jamais aimé avoir les cheveux courts. Même sur les bases militaires du Japon ou du nord-ouest des States, il a toujours traîné ces dreads à la longueur et l’épaisseur variables. Une coupe de cheveux qui lui doit les railleries d’autres élèves de NOLA aussi mesquins que crétins qui le surnomment « Queue de Cheval » et lui braillent qu’il ressemble à une fille. Comme si les piètres conditions à la maison et l’absence de ses parents ne suffisaient pas, Rob s’isole.

« Il s’est renfermé dans une coquille, » confie Jacqueline, sa mère, à ESPN en avril 2012. « On leur a toujours appris à ne pas répondre, à respecter les émotions des autres. Ça a été un véritable choc culturel qu’on se moque de lui de la sorte à l’école. »

Après une année d’isolement pénible et éprouvante, la famille se retrouve enfin et quitte le bayou pour Fort Hood, Texas, une base coincée entre Waco et Austin. À sept printemps, apprenti meneur de jeu sur les parquets, il confie à son père vouloir être le nouveau Michael Jordan. À neuf balais, il entonne des solos à gorge déployée dans la paroisse familiale. À onze piges, alors qu’il se voit délivrer des plaidoyer grandiloquents dans des tribunaux qui ne l’intimident plus, son proviseur l’imagine plutôt à la Maison Blanche. Lycéen studieux qui turbine aux A et boucle le lycée avec six mois d’avance, Robert flâne avec des chaussettes Bob l’Éponge ou Scooby-Doo, flanquées de pingouins ou de la tronche malveillante du Grinch selon l’humeur du jour et griffonne des rimes sur le moindre bout de papier qu’il déniche. Pourtant, derrière cette apparence détendue, presque flegmatique parfois, se dissimule un gamin à la tête non seulement bien remplie, mais aussi fermement vissée sur de solides épaules. 

De ses militaires de parents, Robert Griffin a hérité d’une discipline de fer et d’une résistance à toute épreuve. Durs et exigeants, mais justes et aimants, s’ils n’ont jamais levé la main sur leurs gamins, ils auront su leur inculquer le respect, l’honneur, la persévérance et la patience en usant des mots justes. Quand Robby ambitionne de vouloir être le plus rapide de toute la base, son paternel le fait grimper des collines avec un pneu de rechange enfilé autour de la taille. Quand il lâche à son père qu’il veut être le MJ du nouveau millénaire, Rob Jr. le force à dribbler de la main gauche pendant une heure jusqu’à ce que son rejeton fonde en larmes. 

« J’étais en colère, » explique Griffin III à Tom Friend d’ESPN en 2012. « Puis j’ai réalisé que je n’aurais pas le choix de passer par là. Mon père me disait, ‘Si tu veux devenir quelqu’un, pourquoi ne pas devenir le meilleur ?’ […] Oui monsieur, non madame. Mes parents étaient intransigeants sur la discipline. Si tu commençais quelque chose, tu n’avais pas le choix de le finir. »

Malin, voulant ne pas décourager son fiston, Robert deuxième du nom laisse souvent son fils gagner. D’un rien. Juste pour lui donner envie de poursuivre, de ne pas baisser les bras. Mais peu à peu, Rob se met à courir plus vite, à sauter plus haut, à enchaîner les efforts sans sembler en ressentir les effets, à enquiller les paniers comme si jamais il n’allait en rater un seul sans que son père n’ait à jouer les comédiens. « À la régulière ». Car il est tout simplement devenu meilleur. À force d’abnégation, il a fini par supplanter son padre. À force de travail, il a fini par comprendre que les efforts finissent toujours par être récompensés. À force de travail, mais aussi d’épreuves usantes pour les nerfs.

En février 2003, l’ado insouciant se retrouve soudainement projeté dans la peau de l’homme de la famille. Six mois durant. Ce jour-là, il est 5h du mat quand son père lui apprend qu’il embarque pour l’Irak. Pas de patrouille, pas de mission périlleuse, il sera à la pompe, chargé de remplir les réservoirs des chars d’assaut et hélicos de la base. Robby fond en larmes en même temps que son paternel lui concocte un entraînement et un régime à suivre scrupuleusement.

« C’est toi l’homme de la maison maintenant, » lui souffle-t-il. « Tu vas devoir prendre soin des tes soeurs et de ta mère. Je ne veux pas qu’elles soient en permanence rivées sur CNN à se faire du soucis pour moi. Papa va bien aller. »

Un mois plus tard, les États-Unis envahissent l’Irak. Durant six longs mois, résistant autant que possible à la tentation de zapper sur les chaînes d’info, Rob et ses deux frangines se glissent dans le lit de Jacqueline chaque nuit, redoutant le pire. Redoutant une terrible nouvelle qui n’arrivera heureusement jamais. Durant ces six mois, l’ado de treize piges gagne en maturité. Privé de père pour le motiver, le pousser dans ses retranchements, lui faire grimper la colline une fois de plus quand bien même il est lessivé, il change et devient incroyablement indépendant. « J’ai grandi, » résume-t-il sobrement. 

Quand son père revient du front en un seul morceau — mais non sans avoir frôlé la mort, détail qu’il se garde bien de révéler à son unique fils — Robby a une nouvelle lubie en tête. Ce ballon de cuir fuselé flanqué d’un lacet. Ancien quarterback doté d’une gâchette gauche décoiffante au bahut ayant idolâtré Ken Stabler le gaucher, lui aussi, et Fran Tarkenton le scrambler, son père l’implore de devenir quarterback. Mais pas un passeur ordinaire. Pas un passeur traditionnel, ni un lanceur qui se prend pour un running back. Un passeur à la Griffin. Un type qui pense à lancer avant de courir, quand bien même il est l’ado le plus rapide de tout le collège. Pourquoi se contenter de cavaler quand on peut apprendre à faire les deux avec autant de talent. Pourquoi se contenter d’un arc à une corde lorsque l’on peut décocher deux flèches à la fois. Une double menace. A dual-threat quarterback.

Texans d’adoption, Robert se prend pourtant d’amour pour les Broncos de Mike Shanahan et prend un malin plaisir à se moquer de ses potes fans des Cowboys quand les Broncos sabotent les espoirs de Dallas le jour de Thanksgiving 2005. Sous le bleu de Copperas Cove High School, le même qu’étrenna Charles « Peanut » Tillman à la fin des 90’s, des chaussettes dépareillées au bout des pieds, sa marque de fabrique, malgré l’esprit déjanté et orignal de son grand-père, il n’a rien perdu de l’éthique de travail et de la rigueur de Robert II. Junior barré par le senior Logan Brock au début de l’été, Rob remporte son duel et se voit confié les clés de l’attaque malgré une technique encore très largement perfectible.

« Ça a été une belle bataille, » se souvient Jack Welch, coach des Bulldawgs, sur le site de USA Today en novembre 2012. « Logan était un bon athlète, pas du calibre de Robert, mais il était affuté techniquement. Logan était peut-être un peu plus précis aussi. Robert avait de telles facultés athlétiques que nous n’avions pas le choix de les exploiter. Il pouvait lancer le ballon à travers un champ entier, mais trouver ses receveurs, c’était une autre affaire. »

Griffin vainqueur à la régulière, Logan Brock repositionné en tight end, une reconversion qui l’emmènera jusque dans le ranch des Texans de Houston, il devient la cible fétiche d’un lanceur qui plante 25 touchdowns dans les airs, huit sur le plancher des vaches, rafle un peu plus de 2000 longueurs et cavale près de 900 yards au sol. Malgré un revers en finale d’État de sa catégorie, meneur de jeu partant sur les parquets, quarterback titulaire sur les rectangles verts saupoudrés de blanc, athlète supersonique sur des pistes d’athlé texanes où il établit deux nouveaux records sur 110 et 300 mètres haies, élève exemplaire derrière son pupitre, délégué de classe, pas de permis en poche pour s’enfuir faire des conneries de son âge on ne sait trop où, pas de soirées d’après-match imbibées de liquides interdits aux moins de 21 ans aux States, il a tout de l’athlète modèle. Promis à un avenir radieux. 

« De l’alcool par-ci, de l’alcool par-là. Hors de question, » tranche son père dans les pages web d’ESPN à quelques jours de la draft 2012. « Nous n’allions pas prendre le moindre risque. Ses coachs avaient toujours la certitude qu’il était à la maison à récupérer dans la glace, s’étirer et se préparer pour le lendemain. »

Plutôt que d’engloutir gobelet rouge sur gobelet rouge, Robby va se faire un petit billard chez son coach à l’occasion. Très vite, ses prouesses du vendredi soir commencent à attiser la curiosité, d’abord, puis l’intérêt frénétique, ensuite, des programmes les plus prestigieux de la scène universitaire. Pourtant, quand bien même il décortique avec son bras et déchire avec ses jambes les défenses texanes chaque semaine, LSU et Oklahoma s’entêtent à vouloir en faire un receveur ou un defensive back. Un skill player plutôt qu’un joueur cérébral. Un ado qui joue avec son corps plutôt qu’avec sa tête. Une hérésie absolue. Le triste sort de centaines de gamins qui ont le malheur de ne pas seulement être des passeurs talentueux, mais aussi des types capables d’étirer les actions et de faire des ravages avec leurs jambes plutôt que de rester pétrifiés dans leur poche de protection, peu importe son degré de porosité. Le triste sort de bien des joueurs de couleurs que l’on résume bien trop souvent à d’incroyables athlètes en oubliant les footballeurs.

Quarterback tout sauf ingrat, pour remercier ses hommes de ligne de l’avoir gardé en vie, Robby débarque à l’entraînement avec des doughnuts pour tout le monde. Pourtant, senior aux jambes de feu, il n’a besoin de personne pour échapper à la pression. Pour sa dernière année au bahut, il court presque plus qu’il ne passe. 1285 yards et 24 touchdowns au sol, 1356 yards et seize touchdowns dans les airs. Intercepté sept fois, Robert bute encore en finale. 

Estampillé quatrième quarterback dual-threat le plus prometteur du pays derrière Terrelle Pryor, E.J. Manuel et Marqueis Gray par Rivals.com, un site qui place Blaine Gabbert et Mike Glennon sur le podium des prospects pro-style devant un certain Andrew Luck, Robby croule sous les offres. Les voisins de Houston, évidemment, mais aussi Tulsa, Illinois, Nebraska, Washington State, Stanford, Tennessee, Kansas et Oregon. Ce sont d’ailleurs les Cougars d’Art Briles qui ont sa faveur, avant que le coach ne décroche un poste dans une autre fac texane, à Baylor. Une université où le football vit des heures compliquées, mais qui dispose d’un programme d’athlé réputé. RGIII revient sur sa première parole, fout un râteau à Houston et file à Waco. Là-bas, sprinteur redoutable, il empile les victoires et les records sur la ligne droite ou le tour de piste semés d’obstacles et échoue à une place de la finale dans les qualifications US aux J.O. de Pékin.

En septembre 2008, son premier match sous le vert des Ours de Baylor, ses rêves olympiques derrière lui, le quarterback abandonne le traditionnel « GRIFFIN » dans son dos pour un « GRIFFIN III » qui scotche son padre. Jamais personne ne l’a appelé ainsi. Jamais personne ne l’a forcé a endosser de cette manière le patronyme de son défunt grand-père. Un grand-père qu’il n’aura jamais connu, emporté par une rupture d’anévrisme alors que Robert Jr. n’a que 19 balais. Un choix symbolique, mais aussi pratique. Car le hasard faisant bien les choses, les Bears comptent un autre Robert Griffin dans leur tanière. Un guard drafté au 6e tour par les Jets en 2012, mais qui ne disputera jamais le moindre match NFL.

Ce jour de septembre, le vieillissant Floyd Casey Stadium sonne creux. Ils sont plus de 20 000 à avoir trouvé mieux à faire. Symptôme alarmant d’un programme enlisé dans plus d’une décennie de nullité abyssale qui court après sa première saison dans le vert depuis son introduction dans la Big 12 en 1995. Sa meilleure année ? 2005. Cinq victoires. Six revers. En douze ans, les Bears n’ont remporté que 35 rencontres, concédant le total délirant de 101 défaites. Les cancres de la NCAA. Muet dans les airs, le quarterback plante le seul touchdown des siens au sol et Wake Forest passe un savon à un programme texan à l’agonie. Baylor ne gagnera que quatre matchs en 2008, mais Griffin III fait passer quelques frissons dans des tribunes qui se mettent lentement à se regarnir. Passeur encore perfectible, mais qui sait prendre soin du cuir, il balance un peu plus de 2000 yards, marque quinze fois et ne concède que trois petites interceptions. Athlète électrisant, incapable de résister à l’appel des grands espaces, il emboutit près de 850 yards au sol et claque treize touchdowns. Ce gamin n’est pas comme les autres.

Un an après ses débuts dans une enceinte vide, le Floyd Casey Stadium vibre de nouveau. On scande son nom à tue-tête, on applaudit à tout rompre et le speaker du stade l’affuble d’un surnom qui ne le lâchera plus : RG3. Quelque chose de spécial mijote à Waco. Dans ce coin de Texas d’où le football semblait s’être fait la malle depuis des lustres. Après avoir fait frémir des fans sevrés de bonheur depuis plus d’une décennie au cours d’une année de true freshman prometteuse compte tenu du chantier, le programme de Baylor se hasarde à rêver d’une chose qu’ils n’a plus connue depuis 1994 et un court revers face à Washington State. Un bowl. La récompense d’une saison réussie. La récompense d’une saison dans le vert. Des rêves qui vont s’éparpiller en même temps que le genou de Robert Griffin. Après un succès timide sur le terrain de Wake Forest où le quarterback se fend d’un punt de 59 longueurs et un revers peu rassurant dans le Connecticut, les ligaments de Robby morflent sur la première série du match alors qu’il s’apprête à passer une rouste à Northwestern State. S’il reste sur le terrain jusqu’à la pause, il ne reviendra pas au retour des vestiaires. 13/19, 226 yards, trois touchdowns, un genou en miettes et un billet longue durée pour l’infirmerie. Baylor éclate les Demons 68-13, mais perd son talisman pour le reste de l’année et tire un trait sur ses jolis rêves. Les hommes d’Art Briles ne gagneront que quatre fois. Quand la sentence tombe le lendemain pour Rob III, il fond en larmes. Pas pour lui, mais pour ses potes.

« Ça craignait tellement, » se remémore-t-il en 2012. « Nous étions enfin sensés mettre fin à notre disette de bowl cette année-là. En fait, je voulais vraiment continuer à jouer sans avoir à me faire opérer. »

Abattu, Robert peut compter sur son père pour débaucher le meilleur chirurgien du coin et faire barrage avec les journalistes un brin trop curieux pendant que son fiston panse ses plaies et se remet de sa déception. La première de sa jeune carrière. Étalé sur son lit d’hosto, RG2 garde son bras en forme en le faisant lancer quelques ballons. Un poignée de semaines plus tard, à mesure que ses ligaments reprennent du poil de la bête, le patriarche déménage leurs petites séances d’entraînement sur le parking, son fils campé sur un fauteuil roulant qu’il a hâte de quitter. Une (omni)présence paternelle ô combien précieuse et incroyablement rassurante pour un joueur découragé qui, une fois remis, mais la tête ailleurs, se met à sécher des cours.

En 2010, le quarterback prometteur va se muer en véritable sensation. En pleine possession de ses moyens, Robert réalise un début de saison d’enfer avant de caler méchamment en novembre. Après trois premières semaines d’ajustement où sa précision lui joue des tours, il règle la mire et sort quelques matchs bluffants. Comme face à Kansas, lorsqu’il passe 380 yards et trois touchdowns dans les airs aux Jayhawks et en ajoute un soixantaine au sol dans une victoire à sens unique, la quatrième en cinq rencontres déjà. Ou comme face à Texas Tech la semaine suivante, dans un choc d’État haletant où il flirte avec les 400 longueurs et marque quatre fois. Deux passes et deux courtes courses. Sept jours plus tard, dans le Colorado, d’une précision létale, il fait parler ses jambes de feu et n’a besoin que de quinze courses pour entasser 137 yards au sol. Face à Kansas State le samedi suivant, le sophomore fait briller ses gadgets de luxe. Kendall Wright et Josh Gordon tous les deux centenaires, RG3 éclipse les 400 yards, claque quatre touchdowns et se goure de mains pour la quatrième fois de la saison seulement. 

Après un succès sur le terrain des Longhorns pour l’antépénultième jour d’octobre, les Bears pointent à sept victoires pour seulement deux revers. Du jamais vu depuis une éternité dans ce bout de Texas. Presque trop beau pour être vrai. Pendant que les médias nationaux commencent à se palucher sur ce quarterback capable de tout faire, une véritable frénésie s’empare du campus centenaire de Waco. « RG3 m’a souri, » se réjouissent sur Twitter les étudiants qui croisent son sourire Colgate dans les couloirs de la fac, alors que Robby se rend tout bêtement en cours. Car il a beau être une star sur le gridiron, il n’en demeure pas moins un étudiant.

Oklahoma State, Texas A&M, Oklahoma. Trois gros calibres, trois grosses branlées. Robert Griffin III a beau pilonner comme un dégénéré face à des Cowboys défaits une fois seulement, il reste muet pour la première fois de la saison et l’attaque portée par Brandon Weeden, Justin Blackmon, Kendall Hunter et Joseph Randle passe 55 pions aux Ours. De nouveau incapable de trouver la brèche dans les airs face aux Aggies, il a beau croiser la ligne à toute vitesse sur une run option de 71 yards, Ryan Tannehill joue l’élève modèle, Cyrus Gray plante un quadruplé au sol et les agriculteurs texans collent 42 points à Baylor. Face à des Sooners battus deux fois seulement en onze matchs, Robby ressemble d’avantage à un running back qu’à un quarterback, Demarco Murray se prend pour un receveur, Landry Jones arrose copieusement dans les airs, Ryan Broyles se gave et les Sooners flanquent 55 points à des Bears submergés.

Incapables d’arracher la moindre victoire en novembre, les Bears achèvent la saison avec sept succès, finissent dans le vert pour la première fois en quinze ans et décrochent leur premier bowl depuis 1994. Le 29 décembre, à Houston, malgré les plus de 300 yards d’un RGIII appliqué, mais qui manque de tranchant, Baylor s’incline sèchement face à Illinois dans un Texas Bowl qui vit sa cinquième édition. Fin d’année morose pour un Robert de plus en plus emballant qui aura claqué 3500 yards à la passe, plus de 600 au sol, inscrit 30 touchdowns et lancé huit interceptions seulement dans une attaque transfigurée. Des stats annonciatrices de beaux jours. De très beaux jours même.

Le 2 septembre 2012, dans un duel hystérique face à TCU, Robert Griffin troisième du nom lance un message. 21/27, 359 yards, cinq touchdowns et une grosse trentaine de longueurs supplémentaires au sol. Les Bears coiffent les Horned Frogs d’un poil et RG3 est sur toutes les lèvres. Un nouveau sans faute face à du menu fretin la semaine suivante, cinq nouveaux touchdowns face à Rice, cinq de plus sur le terrain de Kansas State, malgré des revers cinglants dans l’antre des Aggies et sur les terres d’OSU, le quarterback empile les yards avec panache et sa cote n’en finit plus de grimper en flèche. Plus de 400 yards et trois touchdowns face à Mizzou, centenaire et marqueur au sol dans le Kansas, il effleure les 500 longueurs et passe quatre touchdowns aux Sooners dans une victoire majuscule et traverse novembre sans connaître le moindre revers. Le mauvais sort de 2010 conjuré, bien installés dans le top 20, les Bears achèvent la saison régulière en passant un savon aux Longhorns et décrochent leur sésame pour l’Alamo Bowl. Impeccable de précision, une passe dans la peinture, une course gagnante, dans un duel délirant sans défense (67-56) où les Bears collent près de 500 yards et huit touchdowns au sol aux Huskies de Washington, RGIII clôt une saison d’anthologie en douceur. 17 ans plus tard, Baylor remporte enfin un bowl. Le même qu’en 1994. Le programme de Waco n’avait plus décroché dix victoires depuis 1980. Les parents de Robby étaient encore des ados. La préhistoire.

4293 yards, 37 touchdowns et six interceptions seulement avec son bras canon. 699 yards et dix touchdowns avec ses jambes supersoniques. Les mêmes avec lesquelles il s’offre le luxe de taper trois punts. Sensation de l’année sur les terrains, diplômé en science politique, accepté dans un master en production audiovisuelle après avoir envisagé un cursus en droit, fiancé à sa petite amie, il est finaliste du Heisman Trophy aux côtés de l’autre phénomène Andrew Luck, du char d’assaut Trent Richardson, de Montee Ball et ses 39 touchdowns et du « Honey Badger » Tyrann Mathieu. La veille de la cérémonie new-yorkaise, alors que Rebecca, sa fiancée, est en train de lui dégoter une tenue adéquate dans une boutique de Waco, Robert tue le temps en griffonnant un discours en cas de victoire. Le jour J, des chaussettes Superman au pied, il grimpe sur la scène pour réciter son couplet devant tout un parterre de stars d’hier et de demain, d’observateurs et de journalistes qui n’ont d’yeux que pour lui. Quelques heures plus tard, les douze coups de minuit largement passés, à peine le temps de savourer, il sue à grosses goûtes dans la salle de sport de l’hôtel. Après avoir épluché la liste des vainqueurs du trophée, son perfectionniste de père refuse de voir son fils finir comme Andre Ware ou Eric Crouch. Des gros flops. Des types qui se sont lamentablement ramassés sur la marche de la NFL. Hors de question que son rejeton vive la même trajectoire.

« Je lui ai dit, ‘Dans dix ans, on pourra parler de toi comme le vainqueur du Heisman Trophy, mais pour le moment, pas question d’agir comme tel. Du toi continuer à agir comme tu le faisais avant de remporter la récompense,’ » l’implore RG2.

La draft en ligne de mire, une saison entière dans les jambes, Robert trace direction Phoenix et cinq semaines d’entraînement intensif six jours sur sept. À Indianapolis, des chaussettes des Tortues Ninja aux chevilles, il engloutit le 40-yard en 4,41 secondes. Plus rapide qu’aucun autre quarterback de la cuvée 2012. Plus rapide que Cam Newton un an plus tôt (4,59). Plus rapide qu’aucun autre passeur dans l’histoire du combine à l’exception de la fusée Michael Vick (4,33). Andrew Luck destiné à être le numéro un de la promo, RG3 assoit un peu plus son statut de deuxième homme. Le jour J, comme prévu, Indianapolis jette son dévolu sur le gendre parfait de Stanford pour marcher dans les pas de la légende Peyton Manning. Après avoir lâché une rançon princière aux Rams pour grimper au deuxième rang, sans davantage de surprise, Washington s’empare de Griffin. Après avoir transfiguré des Ours de Baylor en hibernation depuis quinze années, toute la capitale l’attend. Depuis le grand Mark Rypien de 91, la franchise de D.C. n’a plus connu le moindre passeur digne de ce nom. L’attente est immense. Là-bas, Robby retrouve Mike Shanahan, coach des Broncos de son adolescence.

LE PENDANT

9 septembre 2012. La Nouvelle-Orléans. Dans la cathédrale des Saints de Drew Brees, après une première série offensive pour se chauffer le bras, RGIII répond au futur Hall of Famer en balançant une minasse de 88 yards dans les bras d’un Pierre Garçon fraîchement arrivé d’Indianapolis et avec qui il file déjà le parfait amour. Le rookie Alfred Morris répand la bonne parole au sol, Robby balance 320 yards, en ajoute une quarantaine au sol, catapulte deux touchdowns sans commettre la moindre erreur, D.C. colle 40 pions à NOLA et le rookie est nommé Joueur Offensif de la Semaine dans la NFC. Du jamais vu pour un dépucelage. Débuts de rêve pour un gamin qui découvre un tout autre football. Un football professionnel où tout est minutieusement calculé, anticipé, scruté. Un football nettement plus cérébral et tactique.

« RGIII n’avait pas de cahier de jeu à la fac, » rappelle Cris Collinsworth un soir de match, sur les ondes de NBC. « Il ne connaissait pas d’arbre de tracés. Mais Mike et Kyle (Shanahan) n’en avaient rien à faire. Il se sont dits qu’ils allaient lui apprendre et le laisser appeler des audibles dès son premier match. »

Stratégie payante. Vaincu d’un rien à St. Louis le dimanche suivant, le quarterback fait étalage de tout son potentiel offensif en claquant un doublé au sol et en allant titiller les 100 yards avec ses gambettes. Si les Bengals gâchent sa première au FedEx Field dans un nouveau festival offensif, l’excitation ne baisse pas d’un cran et les linebackers n’en finissent plus de lui courir après. Appliqué à Tampa, neutralisé par les Falcons et victime d’une commotion qui le force à quitter le terrain dans le troisième quart, le Rookie Offensif du mois de septembre passe ses nerfs sur les Vikings la semaine suivante aux commandes d’une attaque run-option encore rare dans une NFL vieux jeu et qu’il maîtrise de mieux en mieux.

« Certains schémas défensifs étaient juste totalement inefficaces face à lui, » résume Mike Shanahan dans les pages web de The Undefeated en janvier 2008. « Je n’ai jamais vu aucun autre quarterback qui ressemble à Robert. »

Des propos tout sauf anodins venant d’un type ayant coaché Steve Young et John Elway. Prudent dans les airs malgré sa deuxième interception de l’année, Robert éparpille les espoirs de comeback de Christian Ponder & Co et fait payer le manque d’efficacité de la franchise du Minnesota dans le premier quart d’heure. Il reste moins de trois minutes. Sur un 3e essai et six qui sent la poudre, en position shotgun, RGIII recule de deux pas rapides avant de s’éjecter de la poche de protection en une fraction de seconde. Le quarterback échappe à un premier plaquage, s’échappe à toute vitesse vers la gauche, profite d’un bloc de Josh Morgan et active l’hyperdrive. Harrison Smith n’y peut rien. La voix du commentateur déraille. Le stade vire en plein délire. Au bout de 77 yards de pure folie, Rob s’offre un bain de foule, décroche son premier succès à la maison, est nommé Rookie Offensif de la semaine pour la troisième fois déjà et entre définitivement dans une nouvelle dimension. Il n’est plus un simple joueur de football, il est une superstar. Une icône. Une rockstar du ballon à lacet. « Il était comme Obama, » se hasarde DeAngelo Williams, l’ancien coureur électrisant des Panthers. La fiesta, puis la gueule de bois.

Battus trois fois d’affilée entre fin octobre et début novembre, les Re***ins ourdissent pourtant une fin de saison de dingue. Portés par un Robert Griffin troisième du nom royal et reposé après la bye week, il ne vont pas connaître le moindre revers. Quatre touchdowns, une seule petite passe ratée, un 158,3 d’évaluation dans une chasse à l’Aigle à sens unique et une deuxième couronne de Joueur Offensif de la Semaine dans la NFC. 301 yards et un nouveau quadruplé dans le ranch XXL des Cowboys. Les défenses adverses ne savent pas quoi faire face à ce type capable de les ouvrir en deux par tous les moyens possibles et imaginables. Leader naturel, il est unanimement nommé co-capitaine de l’attaque par ses pairs.

« Ce n’est pas votre âge qui fait de vous un leader, » insiste-t-il au micro de CSN Washington. « L’équipe me l’a prouvé en me nommant capitaine. […] Nous sommes jeunes, nous sommes talentueux, nous sommes athlétiques, peu importe ce que vous voulez ajouter d’autre, s’il y a bien une chose que vous ne pourrez jamais expliquer, c’est notre force de caractère. »

Malgré deux prestations timorées, DC s’offre deux succès précieux contre les Giants et les Ravens. Face à Baltimore, la victoire prend vite un goût amer pourtant. Violemment heurté au genou par Haloti Ngata, Robby serre les dents et boitille pendant plusieurs actions avant de jeter l’éponge et de céder sa place pour de bon à l’autre rookie.

« [Robert Griffin] ne nous a même pas laissé jeter un oeil sur lui, » déplore le docteur Andrews dans les pages de Sports Illustrated« Il est sorti du terrain, a marché le long de la ligne de touche, a tourné en rond au milieu des joueurs et est retourné sur le terrain. Notre avis n’avait aucune importance. Nous n’avons même pas pu le toucher ou lui parler. J’étais terrifié. »

Pompier de service n’ayant lancé que neuf passes dans la NFL jusque là, Kirk Cousins égalise à 29 secondes du gong avant qu’un retour de punt de 64 yards de Richard Crawford ne mette Kai Forbath sur orbite en prolongations. Le ligament touché, Griffin est mis au repos face à Cleveland et l’ancien Spartan de Michigan State se charge de montrer qu’il est plus qu’une simple doublure. Nettement moins mobile et alerte à Philly malgré son retour au jeu, Robert ne balance que 100 yards face aux Cowboys en clôture, dans un match où la sensation Alfred Morris en claque le double au sol et s’offre un triplé.

Reçus sept sur sept, les Bourgogne et Or décrochent leur premier titre de division en treize ans et compostent leur billet pour les playoffs. Une première depuis 2007. Et comme en 2007 et 2005, les Seahawks vont se charger de péter l’ambiance dans un duel qui va se révéler désastreux à bien des égards. La veille du match, USA Today sème le doute en révélant que, contrairement aux déclarations de Shanahan, le joueur n’aurait jamais reçu le feu vert du docteur James Andrews pour retrouver le terrain. Malgré les doutes et la polémique qui enfle, tout débute parfaitement pourtant. Sur la première série offensive, Robert et Alfred Morris traversent le terrain pied au plancher et le passeur trouve les gants d’Evan Royster pour ouvrir le score. Un rapide three-and-out, des jeux qui s’enchaînent, les chaînent qui avancent, Washington se déchaîne et c’est au tour de Logan Paulsen d’agripper une passe dans la peinture. D.C. ne marquera plus le moindre point.

Pendant que ses potes célèbrent sur la pelouse minable et poussiéreuse d’un FedEx Field qui ne vit que le deuxième match de séries de sa terne existence, le passeur boîte légèrement et se mange un tampon tout aussi violent que gratuit de Bruce Irvin alors qu’il se retourne pour rejoindre le terrain. Robert file difficilement aux vestiaires, escorté de près par le docteur James Andrews, avant de rapidement réapparaitre sur le banc. Malgré la douleur, il refuse de céder sa place et reste sur le terrain dans un match qui glisse lentement entre les doigts de Washington.

Il reste un peu plus de six minutes. Avec sept points de retard et un 2e essai et 22 périlleux à négocier, les Skins sont acculés contre leur en-but. En position shotgun, Robby est seul dans le backfieldHut ! La remise est aussi pourrie que la pelouse, le ballon bondit entre les jambes du quarterback entre des hashmarks où la terre l’emporte largement sur le gazon et le joueur se prend les pieds dans le tapis. Son pied gauche reste planté dans le stabilisé, son genou tourne et Robert s’effondre pendant que les Seahawks plongent sur le cuir. Le passeur se retourne péniblement sur le dos et tâte vaguement la cheville d’un coéquipier en quête de réconfort. Quand les docs se ruent sur lui, il grimace affreusement. En tribunes, les mines son déconfites. Après deux longues minutes étendu au sol, il se redresse et quitte le terrain sur ses deux jambes clopinantes, sous des applaudissements nourris. « […] J’ai pris des risques en restant en jeu, » reconnaît-il dans les colonnes du NY Times le lendemain. Pendant que RGIII file à l’hosto, Seattle bouffe l’horloge et Cousins butte sur une Legion of Boom qui vit ses premiers émois.

Un Mike Shanahan imprudent, un joueur inconscient, un terrain indigne, chacun a son coupable idéal. Trois jours plus tard, les ligaments croisés et antérieurs en compote, le natif d’Okinawa passe sur le billard. Triste épilogue pour une saison grandiose.

« Il faut respecter l’autorité et je respecte Coach Shanahan, » insiste Griffin dans les pages du Washington Post« Mais en même temps, il faut savoir être fort et agir comme un homme parfois. Il était hors de question que je quitte le match. »

3200 yards dans les airs, 20 touchdowns pour seulement cinq ballons lâchés dans les mauvaises mains et plus de 800 longueurs et sept touchdowns supplémentaires au sol, double menace imprévisible, parfaitement épaulé par un Alfred Morris délirant qui éclipse les 1600 yards et gomme des tablettes le record de franchise de Clinton Partis, RGIII aura transfiguré une attaque de D.C. en panne d’idées depuis des plombes. Une évaluation à trois chiffres record pour une recrue et un ratio de quatre touchdowns pour une interception inédit pour un bizut, Andrew Luck a beau tout exploser dans les airs, Russell Wilson a beau faire passer tous les spécialistes pour des abrutis, l’ancien Ours de Baylor est couronné Rookie Offensif de l’Année. S’il ne verra pas Hawaï, il est officiellement nommé Pro Bowler. 

L’APRÈS

Les ligaments à priori régénérés, le genou visiblement de nouveau opérationnel, malgré une présaison où il ne touche pas au ballon et une foultitude de doutes autour de son cas, Robert Griffin III est bel et bien campé derrière son centre pour la première série offensive des Skins neuf mois après s’être éparpillé le genou. Face aux Eagles de Michael Vick, intercepté deux fois, il falsifie sa fiche statistique en balançant deux touchdowns désespérés dans le dernier quart d’heure. Sept jours plus tard, à Green Bay, il récidive. Trois touchdowns dans le second acte, dont deux dans les quinze dernières minutes d’un match plié depuis belle lurette. Insolent de précision et de facilité, Aaron Rodgers est déjà passé par là. De retour à la maison, le quarterback a beau bombarder comme un demeuré face aux Lions et éclipser la barre des 300 longueurs pour une troisième semaine consécutive, D.C. s’incline encore. Quinze jours après un premier succès timoré à Oakland et une semaine de repos visiblement inefficace, imprécis dans les airs, Robert s’en remet à ses jambes, mais ne peut empêcher les Cowboys de leur passer un savon.

Fin octobre pourtant, dans une orgie offensive délirante face aux Bears, Robby semble retrouver de sa superbe. Conquérant dans les airs, intenable au sol, il donne le la d’une attaque qui semble retrouver son mojo de la saison passée. Un feu de paille. À Denver, face à des Broncos en route vers le Super Bowl, Griffin vit un enfer et Washington se fait piétiner. Un succès pas vraiment rassurant face à de médiocres Chargers, un revers alarmant contre de piètres Vikings et RGIII s’enlise et entraîne avec lui toute une franchise. L’arbre qui cachait la forêt vacille. D.C. ne remportera plus le moindre match. Imprécis à Philly, d’une inefficacité maladive contre les Giants, il est méconnaissable face aux Niners. Muselé par la défense californienne, pour la première fois de sa carrière universitaire comme pro, il ne plante pas le moindre touchdown. Après un énième revers face à KC, Mike Shanahan annonce que, par soucis de santé, Robert ne disputera pas les trois derniers matchs et que Kirk Cousins assurera la relève. Un peu plus de 3000 yards, seize touchdowns et douze interceptions dans les airs, presque 500 pions au sol, pas la moindre course gagnante et dix revers en treize semaines, la chute est brusque. 

En septembre 2014, après de longs mois à dorloter son genou, c’est le pied qui morfle. Une semaine après un revers insipide sur le terrain de Houston, RGIII se pète la cheville dès sa deuxième série offensive. Kirk Cousins boucle le drive par un touchdown, finit la rencontre et Washington colle une fessée majuscule aux Jags. Le natif d’Okinawa ratera les six rencontres suivantes. Six rencontres, quatre défaites. Impuissant pour son retour face aux Vikings, intercepté deux fois dans une nouvelle défaite face aux Bucs, totalement bidon face aux 49ers, Jay Gruden – débarqué en provenance de Duval County pour remplacer Mike Shanahan – a beau prétendre qu’il n’en est pas question, Robby est envoyé sur le banc pour le déplacement dans l’écurie des Colts. Malgré un Colt McCoy flamboyant qui flanque près de 400 yards et trois touchdowns aux Poulains, Andrew Luck marque cinq fois et les Skins font ce qu’ils savent faire de mieux. Perdre. Perdre à force de ne pas savoir quelle direction prendre. Perdre à force de ne pas savoir trancher. Griffin, Cousins ou McCoy. 

Face aux Rams, dans un match où les hommes de Gruden ne plantent pas le moindre point, Robert entre juste pour le dernier drive, assez pour se faire sacker par le rookie Aaron Donald. Profitant d’une blessure au cou de McCoy, RGIII récupère sa place de titulaire pour les deux dernières semaines, le temps de s’offrir un succès pour l’honneur face aux Eagles avant de se faire passer aux plumes et au goudron par les Cowboys, malgré l’un des matchs les plus accomplis d’une bien terne année. Sa dernière rencontre de saison régulière sous les couleurs de la capitale.

« Personne ne veut voir quelqu’un s’en prendre plein la tronche de la même manière que Robert, » se désole Joe Theismann, ancien franchise quarterback de la capitale, dans les pages du Washington Post en novembre 2014. « On lui tape dessus physiquement, on lui tape dessus mentalement. Dans un monde transformé en tribunal populaire, il se fait démolir. Tout change si vite dans cette ligue. La seule façon de s’accrocher à son poste, c’est d’être productif. »

En août 2015, Robert a beau plonger et récupérer un ballon qu’il vient d’échapper, il se mange un linemen un peu trop dodu pour lui sur le crâne et est victime d’une énième commotion. D’abord déclaré apte par un médecin qui se ravise finalement quelques jours plus tard, il ne jouera pas une seule fois de l’année. Pendant que Kirk Cousins s’empare des commandes de l’attaque et que Colt McCoy enfile le costume de doublure, RGIII glisse dans le rôle du troisième homme. Celui qui s’habille en civil les jours de match. Aux premières loges pour voir l’ancien de Michigan State décrocher le titre d’une NFC Est toujours aussi ouverte et filer en playoffs. La folie de son année de rookie semble loin. Si loin. En mars 2016, inutile et coûteux, il est libéré. Le début du chemin de croix. 

Embauché par les Browns une quinzaine de jours plus tard en échange de 15 millions de dollars généreux pour un type en lambeaux et qui n’est plus que l’ombre de lui-même, il est nommé titulaire par Hue Jackson. L’épaule démolie dès le match d’ouverture face à Philly, il est envoyé sur la réserve des blessés. Cody Kessler lamentable, Josh McCown limité, guéri, il reprend la laisse d’une attaque de Cleveland à s’ouvrir les veines. Titulaire qui a le mérite de monter en puissance tout au long des quatre derniers matchs de l’année à défaut de briller, il repousse l’inévitable en arrachant, sans faire grand chose, la seule victoire de l’année face aux Chargers en semaine 16. Merci d’être passé. Après une saison pénible dans l’Ohio, le téléphone reste affreusement muet pendant toute l’année 2017 avant que RGIII ne poursuive sa tournée de l’AFC Nord. Doublure derrière le vétéran Joe Flacco et le rookie Lamar Jackson, il dispute deux bouts de match anecdotiques et se glisse lentement dans le rôle de mentor pour l’ancien de Louisville. Une ancienne star universitaire ultra attendue et capable de tout faire. Un profil qu’il connait bien.

Joe Flacco parti dans la Grosse Pomme, prolongé pour deux années par les Ravens, Robert Griffin III s’offre un sans faute et un touchdown dans le garbage time du match d’ouverture face aux Dolphins, balance deux ou trois passes à l’occasion et profite du parcours magistral des Corbeaux pour être titularisé pour la der de l’année, dans une partie sans enjeux où John Harbaugh fait souffler ses tauliers. À Cincy, dans une boucherie où il trouve le moyen de lancer une seule interception, il se retrouve même aligné dans le backfield aux côtés de Lamar et Mark Ingram. Trois anciens Heisman Trophy côte à côte. Du jamais vu dans l’histoire de la NFL. En 2020, en dehors d’une titularisation sur le terrain des Steelers qui se solde par un pick-6 fatal, il met davantage le genou au sol qu’il ne lance le cuir. À Pittsburgh, touché à l’ischio, Jackson covideux, il est remplacé par Trace McSorley. Placé sur la réserve des blessés dans les premiers jours de décembre, libéré par les Ravens mi-janvier, sa carrière est à bout de souffle. 

Neuf ans après avoir émerveillé la NFL, sans prétendant, il rejoint ESPN en guise de consultant. S’il n’a pas encore tiré un trait sur le football et que son contrat avec la chaîne ne lui lie pas les mains en cas d’opportunité, le football semble avoir tiré un trait sur lui. Trop fragile. Pourtant, malgré l’immense goût de gâchis qu’il traîne bien malgré lui, le temps d’une saison fabuleuse, il aura fait vibrer la capitale. S’il est tellement tentant de se demander à quoi aurait ressemblé sa carrière sans cette épouvantable blessure de janvier 2013, il n’existe pas la moindre réponse et seul demeure le souvenir d’une incroyable campagne de rookie. Une campagne qui n’aurait dû être que le début de quelque chose de grand, devenue le triste résumé d’une carrière décapitée. A one-rookie-year wonder.

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