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[One-Year Wonder] Josh Gordon : addiction salée

Le (mauvais) running gag de la dernière décennie

Le temps d’une saison, ils y ont cru. Le temps d’un match, ils ont tutoyé la gloire avant qu’elle ne les fuit inexorablement. Brutalement parfois. Une idylle sans lendemain. Un coup d’un soir. Un one-night stand. Des one-year wonders. Ces stars aussi éphémères que des étoiles filantes.

L’AVANT

Au Texas, tout est plus grand, plus gros, plus gras, plus bruyant, plus clinquant, plus violent. Tout est plus. Dans un pays qui voit tout en extra large, le Lone Star State s’habille en XXXL, lui. Et en Houstonian de naissance, Joshua Caleb Gordon a hérité de cette fâcheuse manie de toujours tout exagérer. Pour le meilleur, comme pour le pire. Dans une famille de trois frangins aux racines ancrées dans les faubourgs de Port-au-Prince, l’ado ne tarde pas à faire parler ses talents d’athlète touche à tout. Comme Brian Orakpo, Brandon LaFell et une poignée d’autres anciens joueurs NFL moins talentueux, il squatte les couloirs tapissés de casiers en ferraille et les terrains de sport aux surfaces diverses et variées de la Lamar High School, dans le centre de la tentaculaire métropole texane. Sur les parquets lustrés, les diamants sablonneux, les terrains lacérés de blanc et les pistes d’athlé couleur ocre, il exploite ses longs segments et sa pointe de vitesse déjà décoiffante pour un ado de son gabarit. Le casque à grille vissé sur le crâne, Josh empile timidement 363 pions et marque quatre fois pour son année de junior. Senior discret, il fait ses adieux au lycée en claquant 531 yards en seulement 25 réceptions et en croisant neuf fois la ligne. Une fiche statistique soignée à défaut d’être bluffante qui lui vaut une place dans l’équipe type du district. Mettre le ballon dans les mains de Gordon, c’est l’assurance d’une action d’éclat. Pas juste quelques yards qui font mollement avancer les chaînes, mais un premier essai et souvent plus si affinité. Un véritable détonateur. Un big playmaker.

Pourtant, dans l’ombre de ses jolies performances de sportif, Josh met rapidement le doigt dans un engrenage dangereux. Trop rapidement pour un môme pas encore extirpé de l’adolescence. Anxieux, confronté à des peurs qu’il ne sait trop comment affronter, mal dans ses baskets, incapable d’accepter la relative pauvreté dans laquelle il grandit, trop différent des autres gamins à ses propres yeux, il se met à s’enfiler des affaires aux effets agréablement apaisants et réconfortants, mais aux effets secondaires terriblement imprévisibles et dangereux pour un gamin en pleine puberté. En dépit de ces moments de courte accalmie factice, il vit dans l’appréhension, le doute et un sentiment glaçant pour un ado : celui qu’il n’atteindra jamais l’âge adulte.

« Je ne pensais jamais vivre jusqu’à mes 18 ans, » balance-t-il froidement dans les pages de GQ en novembre 2017. « Je vivais au jour le jour sans chercher à savoir ce qui allait se passer le lendemain. Je m’automédicamentais à coup de Xanax, de marijuana ou de codéine pour calmer mes nerfs et pouvoir être fonctionnel un jour de plus. C’est devenu mon quotidien à partir du collège et jusqu’à la fin du lycée. Quand j’ai fini par atteindre la vingtaine, je me suis mis à vivre tout en accéléré. »

Comme s’il voulait profiter de chaque seconde. Comme s’il ne voulait plus rien rater. Comme s’il ne voulait pas se faire happer par le tourbillon de noirceur qui a sapé son adolescence. Gordon est en cinquième et n’est encore qu’un gamin boutonneux quand il se retrouve à l’arrière du collège, le long d’une rampe d’accès, avec une bande de potes prépubères qui ne savent pas vraiment ce qu’ils fabriquent. Du Xanax, de l’herbe et d’autres saloperies que des gosses de leur âge ne devraient pas foutre dans leurs poumons ou leur estomac. De retour en classe, la bouche pâteuse, les lèvres baveuses, il est à deux doigts de tourner de l’oeil sur son pupitre. Le prof a le dos tourné et ne voit rien. Les autres élèves se marrent autour de lui. Dans un élan de lucidité, Josh lève précipitamment la main, demande à pouvoir aller aux toilettes et s’enfuit en vitesse, perché comme jamais. Le premier high de sa vie. Dans cette adolescence paumée, le sport devient vite une thérapie. Un moment d’évasion salvateur. Un complice nettement plus sain que ses trips sous acide. Mal dans ses pompes, bien dans ses crampons.

Un mètre 91, une centaine de kilos de muscles, une pointe de vitesse scotchante pour un type de son format, malgré une production limitée, il attise l’intérêt de grosses cylindrées universitaires. Un joueur aussi grand ne devrait pas être foutu de la sorte. Un ado aussi baraqué ne devrait pas courir aussi vite. Médaillé aux J.O. et entraîneur personnel de Gordon, Tim Montgomery est convaincu qu’avec de l’entraînement et de la discipline, il pourrait décrocher une breloque olympique sur le 400 mètres. Et pourquoi pas la plus brillante d’entre toutes. Houston, Nebraska, Baylor, Missouri, Kansas et Texas Tech. Malgré pléthore d’options dans des programmes renommés de Division I et après avoir longuement hésité avec Texas A&M, Josh opte pour la proximité de Baylor. Une fac au programme d’athlé réputé, mais dont l’équipe de football est en pleine gueule de bois depuis près de quinze piges. Qu’importe. Sa décision, mais aussi l’option préférée de ses parents.

« À l’origine, Baylor ne faisait même pas partie de mes préférences, » s’amuse Gordon le jour de l’annonce de son choix. « Je voulais aller à Oklahoma, Nebraska, Cal, Oregon ou d’autres facs encore plus lointaines. »

Résistant à ses envies d’ailleurs, il opte finalement pour la proximité de son État de toujours. Une décision qui tient à un homme. À un type de tout juste deux mois son aîné qui a remis les Bears sur la map du foot du samedi aprèm au terme d’une saison de freshman teintée de belles promesses. Une étincelle. Robert Griffin troisième du nom. Pourtant, dès la semaine trois, l’électrisant quarterback se flingue le genou. Il ne rejouera pas de la saison, laissant son armada de receveurs orpheline de son leader. Débutant dans une attaque privée de son talisman, Josh Gordon est en uniforme à neuf reprises, mais doit se contenter d’une réception et sept microscopiques yards dans un rôle de joueur de complément perdu au fin fond du playbook offensif et de retourneur occasionnel sur équipes spéciales.

Le 7 octobre 2010, sophomore qui vient de sortir le match de sa vie cinq jours plus tôt, Josh est découvert assoupi sur le siège passager d’une caisse garée sur le parking d’un Taco Bell situé à quelques encablures du verdoyant campus texan. Derrière le volant, son coéquipier et future star de la CFL, Willie Jefferson, pas plus allumé que le receveur. Les deux zombies sont épinglés pour possession de drogue après que les flics aient découvert de l’herbe dans la bagnole. Si les charges contre Gordon seront plus tard abandonnées, Jefferson, pris par la patrouille pour la seconde fois, est viré manu militari du programme et ira finir sa carrière universitaire chez les Lumberjacks (+1000 de bois) de Stephen F. Austin, en FCS, la deuxième division NCAA. Si le receveur s’en sort bien sur ce coup, cet épisode sonne pourtant le début des emmerdes. Sur le terrain, dans une attaque XXL dynamitée par Robert Griffin III, Terrence Williams et Kendall Wright, il parvient tout de même à entasser 714 yards et sept touchdowns en 42 réceptions. Une production enfin en phase avec le potentiel monstre qui se dissimule en lui. À l’image du 2 octobre, lorsqu’il passe 161 yards et deux touchdowns à Kansas en seulement quatre ballons. Ou comme à Kansas State, à la fin du mois, lorsqu’il n’a besoin que de sept catchs pour entasser 141 yards et claquer un nouveau doublé. Tout ça entre deux cuites copieusement embaumées de weed.

Le 25 juillet 2011 pourtant, coach Art Briles le suspend indéfiniment pour violation du règlement interne de l’équipe. Complètement perché, imbibé de marijuana, plus enfumé qu’un saumon norvégien, il aurait échoué à un test anti-drogue. Un mois plus tard, Josh Gordon choisit de quitter Baylor pour de bon. À contre-coeur.

« Ça a été très dur de laisser Baylor derrière moi, » confesse-t-il. « Je me levais le matin, je mettais ESPN et ils étaient là, quelques-uns de mes meilleures amis, en train de faire des choses incroyables. »

Après avoir un temps exploré la possibilité de se présenter à la supplemental draft, il se résout à sacrifier une saison complète et est finalement transféré chez les Utes d’Utah, en pleine Terre Sainte mormone. Là-bas, il espère pouvoir poursuivre son rêve.

« On a fait notre enquête, » explique l’entraîneur Kyle Whittingham dans les pages du Deseret News. « Nous avons échangé avec de nombreux coachs et personnes gravitant autour de Josh. Nous avons estimé qu’il méritait une seconde chance et c’est ce que nous allons lui donner. »

Jamais il ne disputera le moindre down pour les Utes. Le 12 juillet 2012, au bout d’une année sans terrain et plus de deux mois après la tenue du repêchage, les Browns en font le seul parmi huit prétendants à être choisi dans la supplemental draft en échange d’un choix de 2e tour qui les privera d’office de sélection au 2e round de la draft 2013. RGIII a beau avoir milité auprès du board de D.C. pour qu’on lui offre des retrouvailles avec son pote de fac, les Skins font l’impasse et le receveur file dans l’Ohio. Malgré la confiance accordée par les Dawgs, Josh Gordon sent une certaine tiédeur à son égard. Il sent des doutes. De la prudence. S’ils ne disent rien, les pontes de Cleveland flairent que quelque chose cloche chez lui. Et ce ne sont pas ses retards à répétition, ses absences pures et simples parfois et ses yeux injectés de sang qui vont apaiser la méfiance à son sujet. Seulement, en plus de vite laisser entrapercevoir un potentiel indécent sur le terrain, Josh se montre systématiquement évasif et personne n’ose vraiment lui poser de question. Une sorte d’omerta qui convient aux deux camps. Trop contents de posséder dans leurs rangs un type aussi talentueux de 21 ans seulement pour les uns ; trop content de pouvoir vivre son rêve tout en menant son existence parallèle et torturée pour l’autre.

Un contrat de quatre ans paraphé, 5,3 millions de billets verts bien au chaud dans les poches, Gordon dispute les seize matchs de sa première année chez les pros. Malgré les parpaings de Brandon Weeden, rookie de 29 piges sélectionné en 22e position quelques mois plus tôt, le receveur use de sa taille, de sa vitesse absurde et de son physique robuste pour cueillir 50 ballons, empiler 805 yards et marquer cinq fois. Concentré sur le terrain, en progression constante à mesure qu’il gravit les échelons, tous les indicateurs semblent être au vert. Enfin. Le pari risqué des Browns pourrait vite s’avérer payant. Jusqu’au 13 juin 2013. Puni pour violation de la politique de la ligue en matière de toxicomanie, il devra faire une croix sur les deux premières rencontres de la saison suivante. Reculer pour mieux sauter.

LE PENDANT

Surpris à la maison par les Dolphins, muselés par les Ravens dans leur nid de Baltimore une semaine plus tard, après deux rencontres, les Browns n’ont planté que seize misérables points. Au Metrodome de Minneapolis, les Dawgs pourront compter sur le retour de Josh pour tenter d’arracher leur premier succès de l’année face à un drakkar Viking menaçant offensivement, mais déjà totalement rincé en défense. Si Brian Hoyer le cherche dès sa deuxième passe, Josh va devoir attendre le drive suivant pour toucher son premier ballon. Et il ne va pas faire les choses à moitié. Sur un double move tout en finesse, il enfume le cornerback, s’échappe le long de la ligne, s’ajuste au lancer mollasson de son quarterback et étire deux-trois fois ses guiboles pour croiser la ligne 47 yards plus loin. La machine est lancée. Un spin move, un slalom entre les plots violets, un plaquage cassé et un raffut pour finir en touche. Sur une screen pass parfaitement exécutée, il ajoute 30 longueurs de plus avant d’en gratter 22 autres sur un end around quelques actions plus tard. La défense de Minny a le tournis. Ciblé a un rythme effréné (19 fois), le receveur file sous la douche avec dix réceptions et 146 yards dans la valise. 71 la semaine suivante contre Cincinnati, 86 et un touchdown face aux Bills le dimanche d’après, le #12 prend un peu plus ses repères semaine après semaine et surtout, les Browns gagnent. Trois victoires consécutives qui donneraient presque envie aux fans de Cleveland de se laisser aller à un brin d’optimisme.

Pendant les cinq semaines suivantes, Josh Gordon souffle le bouillant et le tiédasse. Entre trois rencontres au-delà des 125 yards malgré la valse des quarterbacks, il est refroidi par les Packers au Lambeau Field avant d’être maîtrisé par les Corbeaux de Baltimore. En sept matchs, il a déjà empilé 751 unités et la barre des 1000 attend patiemment dans son viseur malgré la tripotée de passeurs low cost qui défile semaine après semaine dans le dos du centre Alex Mack. Jason Campbell le vétéran lessivé durant huit matchs, un Brandon Weeden bidon le temps de cinq rencontres, l’éternel pompier de service Brian Hoyer pour les trois autres parties. Malgré un casting éclaté au sol, Flash Gordon éclabousse par son talent et sa faculté à dominer physiquement les défenseurs adverses. Bien trop rapide pour des linebackers qu’il laisse sur place, bien trop puissant pour des cornerbacks qu’il raffute sans effort, injouable en homme-à-homme sur l’extérieur, capable de transformer un quick slant en home run, il peut être aligné n’importe où avec le même implacable résultat. Après un début de saison prometteur sur le plan collectif, il devient rapidement l’une des rares éclaircies dans la grisaille de Browns qui ne gagneront que quatre fois cette saison-là. Malgré les rumeurs d’échange, le receveur reste concentré. C’est le moment qu’il choisit pour écrire une page d’histoire.

237 yards dans un one-man show qui frise la perfection face aux Steelers, puis 261 une semaine plus tard pour célébrer le premier jour de décembre. 498 unités en deux matchs. Jamais dans l’histoire de la ligue un receveur n’avait enchaîné deux perfs consécutives de mammouth au-delà des 200 yards. Matin, midi et soir, son nom est sur toutes les lèvres. 

« Quand on pense à tous les receveurs incroyables qui ont joué dans la NFL, ça me surprend que ça n’ait jamais été fait avant, » s’étonne Gordon dans les pages web de Sports Illustrated en décembre 2013. « Jerry Rice, Randy Moss, Andre Johnson — la liste est longue. Le moins qu’on puisse dire, c’est que j’étais choqué. Mais c’est un bel accomplissement, je suis fier d’avoir réalisé ça. »

Un exploit majuscule qui prend davantage d’épaisseur encore lorsque le joueur révèle des années plus tard qu’il n’était sobre pour aucune de ces deux rencontres. À vrai dire, de son propre aveux, il n’a probablement jamais disputé la moindre rencontre sans un produit peu recommandé dans ses veines ou ses intestins. Car Josh a beau vivre la plus belle saison de sa vie de footeux, ses vieux démons le hantent encore et toujours. Et comme si un exploit ne suffisait pas, en même temps que Gordon empile les yards à la truelle, les Browns trouvent le moyen de perdre leurs deux matchs. Pire, face à Pittsburgh, l’attaque emmenée par Weeden et Campbell réussit le tour de force de ne planter que onze lamentables pions malgré le calvaire que Gordon fait vivre au secondary des Steelers. Un simple aperçu de son gigantesque potentiel.

« Il peut devenir tellement meilleur, » assure Joe Haden, qui se le coltine tous les jours à l’entraînement, sur le site du National Post« J’espère qu’il a conscience du niveau qu’il peut atteindre. J’essaie de le lui dire et je pense qu’il commence à capter. Quand il se concentre, qu’il donne tout, il est capable d’imposer sa volonté. Il est costaud, il est rapide, il est fort, il peut tout attraper et quand le ballon file dans sa direction, c’est juste… J.G. est différent. Il est juste différent. »

Différent, mais impuissant dans un effectif en pleine liquéfaction. Quand la flèche flanquée du numéro 12 pense donner la victoire aux siens face aux Jags sur une échappée folle de 95 yards à quatre minutes du terme, c’est la défense qui trouve le moyen de se faire piétiner et d’offrir le match à Jacksonville avec 30 petites secondes restantes au chrono. Le vide sidéral.

La semaine suivante, l’ancien Ours de Baylor colle 151 yards aux Pats et éclipse la barre des trois chiffres pour la dernière fois de la saison. Souvent visé (10), il doit se contenter de trois réceptions et 67 yards face aux Bears. À NYC, il ne capte que six des seize passes décochées dans sa direction et échoue à trois longueurs des cent yards. En tombé de rideau à Pittsburgh, Joshua entasse 82 unités et assure sans trembler sa place de leader au classement aérien. Son premier poursuivant est à des années lumières. S’il n’est que le douzième homme au nombre de passes attrapées, il finit avec près de 150 unités d’avance sur Antonio Brown et Megatron. Demaryius Thomas, A.J. Green, Alshon Jeffery, Andre Johnson, s’ils ont tous effacé la barre des 1400, ils sont loin des 1646 yards récoltés par Josh Gordon en seulement quatorze matchs, avec trois passeurs différents tous plus bidons les uns que les autres et sans le soutien du moindre jeu au sol pour lui ôter ne serait-ce qu’un peu de pression. Une saison de dingue qui le place en 15e position des meilleurs receveurs le temps d’une campagne au milieu d’une flopée de hall of famers passés ou futurs.  All Pro frappé du sceau de l’évidence, il part fêter sa plus belle année de footballeur sous le soleil d’Honolulu.

L’APRÈS

Le 5 juillet 2014, bourré et à 80 km/h dans une zone limité à cinquante, Josh Gordon est épinglé par la police de Raleigh, Caroline du Nord. Un écart de plus pour un type déjà sous le coup d’une suspension d’une année après ses conneries de l’été passé. Fin août, il est officiellement suspendu un an avant que sa peine ne soit commuée en sentence de dix rencontres selon les termes de la nouvelle politique anti-drogue de la NFL. Réintégré le 17 novembre, il flanque 120 yards aux Falcons pour son grand retour avant de tranquillement rentrer dans le rang à mesure que les Browns, pourtant encore en course pour les playoffs, ne sombrent et n’enchaînent cinq revers consécutifs. Le 27 décembre, un an jour pour jour après avoir été nommé Pro Bowler, la franchise de Cleveland le suspend pour violation du règlement interne. Soupir de désolation. Josh manque la der de l’année dans le Maryland et ne retouchera pas à un ballon de football avant une éternité. Privé de terrain et privé de gnole par une NFL qui commence djà à perdre patience avec lui, il ne jouera pas de toute la campagne 2015.

Au printemps 2016, Josh frôle le drame quand la bagnole dans laquelle il se trouve s’en va faire l’amour à un poteau téléphonique. En excès de vitesse, le tas de ferraille morfle, mais les occupants s’en sortent indemnes. Josh et un des autres passagers, perchés comme jamais, se regardent et rigolent comme deux guignols qui ne réalisent qu’ils viennent de friser la correctionnelle.

« Par quel miracle je m’en suis sorti sans la moindre égratignure ? » s’interroge-t-il dans GQ. « Parce que la voiture est ruinée. »

Quelques mois plus tard, Flash Gordon est à peine de retour avec les Browns que les emmerdent repointent inéluctablement le bout de leur nez. La saison n’a que deux semaines pourtant. Il a purgé la moitié de sa peine, mais peut déjà savourer de nouveau les plaisirs simples de la vie de footballeur : la fraternité du vestiaire, la sueur de l’entraînement, l’impression d’enfin avancer dans la bonne direction. Il répète ses gammes avec ses coéquipiers lorsqu’un agent de sécurité s’approche du terrain, l’entraîne à part et lui révèle qu’un mandat d’arrêt a été émis contre lui. Cette fois-ci, pas de drogue ni d’alcool, les forces de l’ordre lui reprochent d’avoir refusé de procéder à un test de paternité. « C’est qui cette fille ? Et s’il y a bien un gamin là-dedans, c’est qui ce gamin ? » se remémore-t-il dans les pages web de GQ le 6 novembre 2017. Toujours officiellement suspendu, il ne suit pas les Browns dans leur double déplacement comme l’impose le règlement de la ligue. En semaine 5, « après mûre réflexion, » plutôt que de retrouver un terrain qui lui fait tant de bien, il choisit de lâcher le football quelques temps et de filer en détox. Une seconde saison vierge consécutive. 

« C’est la bonne décision pour moi et j’espère que ça me permettra de reprendre pleinement le contrôle sur ma vie et de poursuivre sur un chemin grâce auquel je pourrai enfin m’épanouir en tant que personne, » confie-t-il dans un communiqué. « J’apprécie le soutien de la NFL, de la NFLPA, des Browns, de mes coéquipiers, de mon agent et de la communauté durant ce processus extrêmement éprouvant. »

Après ses 35 jours de désintox, Joshua trace en Floride. À Gainesville, marécage des Gators de Florida, il se retire du monde pendant de longues semaines et fuit la pression, devenue insoutenable, de Cleveland. Cible de critiques constantes, harcelé, suivi au supermarché, chahuté partout où il se rend, on lui balance même des verres à la tronche et certaines énergumènes vont jusqu’à sauter sur sa bagnole. Dans les tribunes, sa mère et ses frangins subissent eux aussi un traitement de choix et en viennent parfois aux mains avec des fans remontés. Si certains se contentent de balancer des pièces sur son pare-brise, un type s’amuse à défoncer la capot de sa voiture. Josh Gordon ira jusqu’au tribunal pour lui faire cracher quelques billets verts qui serviront à couvrir les dommages. L’une de ses rares victoires dans ces années de noirceur totale.

Dans le calme moite de la Floride, loin de fans sevrés de réjouissances depuis des lustres et biberonnés à la frustration, Flash s’entraîne comme un demeuré. « J’étais probablement dans la plus grande forme de ma vie, » confie-t-il à GQ. Après six mois de sobriété, sa demande de réintégration soumise en mars est finalement rejetée par la NFL en mai. Une gifle pour Josh après de longues semaines de travail sur lui-même. Physiquement, mais surtout mentalement. Il méritait d’avoir de nouveau sa chance et on la lui a refusée. Soudain, ses vieux démons resurgissent. La drogue, l’alcool, la tentation, la rechute. Il rentre dans un bar, siffle deux verres puis s’en va en se demandant comment faire pour ne pas rentrer chez lui se retrouver en tête-à-tête avec lui même et ces pensées nocives qui le hantent. Pas tout de suite. Il veut faire durer le plaisir, explique-t-il. Ces jours-là, il est « au fond du trou » d’après ses propres mots. Cette fois-ci, la désintox durera plus de trois mois. Pendant que le footballeur tente de maintenir en vie une carrière sur respiration artificielle, l’homme essaie de trouver un bulle d’oxygène.

« Le football ne me définit pas en tant que personne. C’est juste mon métier, » insiste-t-il dans les pages de GQ en novembre 2017. « Tout ce que vous pouvez voir ou lire à mon propos ne représente qu’une vision, juste une perception de moi. Et malheureusement, dans un monde où le public vous scrute, cette perception représente leur réalité. Mais ma réalité est bien différente. C’est celle du père d’une petite fille de bientôt deux ans. C’est celle de quelqu’un qui veut être un bon ami, un bon coéquipier, un fils, un frère. Ces choses essentielles sont ma priorité aujourd’hui. Tout le reste, ça n’est rien que du superflu. »

Le 3 décembre 2017, à Los Angeles, de nouveau sobre et privé de football dominical depuis plus de deux ans désormais, réintégré, Josh Gordon renoue enfin avec le gridiron. Sans pression autre que celle de retrouver ses sensations et de performer. Après douze semaines de compétition, les Browns courent toujours désespérément après leur premier succès de la saison. Second rôle dans une attaque anémique, visé onze fois, Josh n’agrippe que quatre ballons, empile 85 yards et ne peut éviter un énième revers aux hommes de Cleveland. Le douzième de la saison. Moins d’un mois plus tard, il rejoindront les immondes Lions de 2008. 16 matchs, 16 défaites. Une semaine après son retour, Gordon inscrit son seul touchdown de l’année. Son premier depuis 2013. 1449 jours. En clôture, il efface la barre des 100 et achève sa courte saison sur un passable 18/42 et 335 yards. Pourtant, derrière cette ligne statistique tout juste potable, se cache une autre réalité. Pas seulement celle d’un joueur qui tente de relancer une carrière au point mort, mais aussi celle d’un type de 26 balais qui essaye laborieusement de remettre sa vie sur les bons rails.

« Je me suis dit : tu ne vas jamais retrouver de putain de boulot si tu n’es pas capable de mettre ta vie à l’endroit, » se souvient-il dans les pages de GQ. « Rendu là où j’en étais, si je ne changeais pas de trajectoire, je filais tout droit à la mort. J’allais finir par me foutre en l’air. »

Après deux années et demi de suspensions, de frustration, de réhabilitation, de rechutes et d’isolement dictées par une addiction dont il ne parvient pas à se défaire, il a enfin fini par l’admettre. Il est alcoolique. Il ne peut s’en passer. Il est accroc à la bouteille et à tout un tas de substances aux effets terriblement nuisibles tant pour sa carrière que pour sa vie, mais si apaisant pour son esprit torturé et tout simplement paumé. Surtout, il n’est pas seul et n’est pas le seul. Des médecins réputés, des avocates brillantes, des ingénieurs visionnaires, des athlètes à succès, des chanteuses adulées, ils sont des centaines à mener quotidiennement le même combat que lui. L’alcool et le tas de saloperies dont il s’empiffrait avant les matchs, après les entraînements, au réveil, après un victoire comme une défaite, avant de sombrer dans un sommeil tout sauf réparateur, dès qu’il le pouvait en somme, étaient devenus une part de lui. « Un alcoolique fonctionnel, » comme il se décrit rétrospectivement. Un alcoolisme poussé à l’extrême, mais qui ne l’empêchait pas de travailler, de courir, de sauter, d’attraper des passes, d’interagir avec ses coachs, de déconner avec ses coéquipiers, ses potes, ses proches, mais qui, dans l’ombre, le dévorait intérieurement. Un alcoolisme pervers qui lui donne l’impression qu’il peut vivre avec quand bien même il le ronge.

Avant chaque rencontre, il s’enfile quelques shots ou se roule plusieurs joints. En solitaire. Chez lui. Loin des regards. Quand il n’a pas de Grand Marnier sous la main, il troque la douceur et la rondeur de la liqueur d’orange pour la chaleur sèche du premier whisky venu. 

« Je buvais à peu près un demi-verre ou quelques shots pour réchauffer mon organisme en gros, » explique-t-il dans les pages glacées de GQ. « C’était mon rituel d’avant-match. » 

Un rituel pre-game suivi d’un autre rituel implacable : la fiesta d’après-match. Victoire, défaite, peu importe, Josh se retourne la tête, se farcit le bide, se met à l’envers. Invariablement. Même lorsqu’il esquille 200 yards deux dimanches de suite en 2013, il ne déroge pas à sa routine. La petite sauterie d’avant-match, puis la beuverie du soir. Un train-train alcoolisé qu’il traîne depuis l’université. Dès qu’il dégoupille la bouteille, il se glisse dans un cocon relaxant où les emmerdes n’existent plus. Elle se réveilleront en même temps que lui, le lendemain matin, avec une vilaine gueule de bois avec laquelle il a appris à vivre. Une colocataire pas toujours agréable, mais qui fait partie de sa vie.

Même les tests à répétition devenus de plus en plus fréquents après sa première condamnation pour conduite en état d’ébriété en 2014 ne parviennent pas à le refroidir. Au lieu de ça, il échafaude des stratégies basées sur des calculs aussi aléatoires que les contrôles de la ligue. Chaque fois qu’il subit un test, il se dit qu’il a quelques jours devant lui pour pouvoir faire le plein de gnole sans être inquiété. Chaque fois, convaincu de réussir à contourner le système, il se fait avoir. À mesure que les cures et suspensions s’enchaînent, se dresse alors un constat évident : « Recommence et tu foutras tout en l’air à nouveau. Ne recommence pas et tu auras une chance, une petite chance de saisir une nouvelle opportunité. »

En 2018, Josh a tout juste le temps d’inscrire le touchdown de l’égalisation face aux Steelers en semaine un, qu’il fait déjà ses bagages. Son dernier touchdown avec les Browns, mais pas des moindres. Cleveland arrache la prolongation, les deux franchises se neutralisent pendant 15 minutes et, séisme, les Dawgs de l’Ohio ne s’inclinent pas. Une première depuis le 24 décembre 2016. Noël avant l’heure. Mais le receveur n’a pas le temps de célébrer cette petite victoire en s’enfilant un 26 onces de bourbon qu’il doit faire ses valises. Après six années de hauts très hauts et de bas affreusement bas et bien trop fréquents, Cleveland passe un grand coup de balais et se débarrasse de son fardeau douze carats arguant qu’il aurait « brisé la confiance de l’équipe. » Entre le tournage d’un spot promo pour sa marque de fringues où il tape sprint sur sprint sans avoir pris soin de prévenir la franchise qui le paye à coup de millions et dix minutes de retard à un entraînement où il se pointe dans un état second, le voyant rouge de la jauge de patience des Browns s’allume et Josh Gordon est expédié en Nouvelle-Angleterre en compagnie d’un 7e tour et en échange d’un choix de 5e round.

« Je ne doute pas un instant que je vais profiter de cette opportunité, » prophétise-t-il sur Boston.com. « Je suis plus qu’honoré, je suis incroyablement reconnaissant de me retrouver dans pareil scénario. Tout ce qu’il me reste à faire désormais, c’est en tirer pleinement avantage. »

Pour son deuxième match sous les ordres de Belichick, Josh agrippe la 500e passe de touchdown de Tom Brady dans la NFL. Face aux Packers en semaine 9, il claque 130 yards et croise la ligne une fois. Mis sur le banc pendant le premier quart-temps face aux Bills fin octobre après avoir débarqué au stade à la bourre, il continue d’empiler les yards à petit rythme durant les semaines suivantes avant d’être rattrapé par la patrouille. Le 20 décembre, il annonce se « mettre en retrait du football pour prendre soin de sa santé mentale. » Quelques jours plus tard, la NFL annonce que le receveur est suspendu pour une durée indéterminée pour cause de violation des conditions de sa réintégration. Un mauvais running gag. Un mois et demi plus tard, les Pats assomment les Rams dans un Super Bowl soporifique et Josh enfile une breloque sans forcer à sa paluche. Prolongé via un second-round tender malgré ses déboires, il empile près de 300 yards au cours des six premières semaines de 2019 avant d’être lâché par son genou. Envoyé sur la réserve des blessés, Flash est finalement bazardé par les Pats et se retrouve dans l’avion direction le nord-ouest grâce aux bons mots de Russell Wilson. À Seattle, il fait de la figuration pendant cinq semaines avant d’une nouvelle fois partir en vrille. Il est suspendu pour la cinquième fois de sa carrière. Cette fois-ci, pour usage de produits dopants et abus de substances contrôlées. Le dérapage de trop, mais toujours pas assez pour le priver de dernière chance. 

Agent libre, Josh Gordon est finalement re-signé par Seattle le 3 septembre 2020. Réintégré par la ligue exactement trois mois plus tard et sous certaines conditions, le cancre intègre le roster des Seahawks le 21 décembre avec les deux dernières rencontres de la saison en ligne de mire. Il ne verra jamais le terrain. Le lendemain, la NFL annonce que le receveur aurait une énième fois brisé les conditions de sa réintégration. Le 15 janvier suivant, le couperet tombe : Gordon est de nouveau suspendu pour une durée indéterminée. Un mois et demi plus tard, il est flanqué à la porte. En juillet, après une éphémère halte chez les Zappers de la Fan Controlled Football League, l’ancien Bear de Baylor remplit son quatorzième formulaire de réintégration. De nouveau réhabilité, les Chiefs et leur armada de playmakers misent sur lui le 28 septembre dernier et lui dégotent une place sur leur practice squad. Activé courant mars, Gordon agrippe son premier ballon en près de deux ans face aux Bills. Marqueur face aux Raiders en semaine 14, il plante son premier touchdown depuis septembre 2019. À l’époque, il portait les couleurs des Pats d’un Tom Brady pas encore parti prendre le soleil en Floride.

En près d’une décennie de football sauce NFL, en dehors de son année de rookie en 2012, Josh Gordon n’a jamais disputé la moindre saison complète. Pour quelques rencontres seulement ou pour l’entièreté de la saison, il collectionne les suspensions liées à la consommation de produits stupéfiants de façon désespérante, désolante et profondément décourageante pour un type aussi talentueux. Son casier judiciaire footbalistique est accablant : deux rencontres en 2013, dix l’année suivante, l’intégralité de la saison en 2015, quatre de plus en 2016 après avoir été réintégré par la ligue, onze autres en 2017, privé des deux dernières rencontres en 2018 et 2019, il ne dispute pas le moindre match l’année suivante. Des 163 parties de saison régulière que Josh aurait pu disputer depuis ses débuts en 2012, il n’en a joué que 75. Inactif depuis les débuts des playoffs, il ne touchera probablement pas au ballon demain, lorsque les Chiefs défendront leur couronne de l’AFC pour la troisième saison consécutive.

Absentéiste chronique d’un rendez-vous dominical pour lequel il semble pourtant avoir été taillé sur mesure, Josh Gordon traîne avec lui un double fardeau. Celui de cette insécurité chronique, de cette caboche amochée qui ne trouve du réconfort que dans l’ébriété et les délires psychédéliques de substances peu recommandables qui lui doivent de collectionner les suspensions comme un philatéliste accumule les timbres. Et celui de cette saison 2013 sensationnelle, l’étalage d’un potentiel qui s’exprime dans toute sa splendeur, sans doute, sans écart, sans peur. Le plaisir de jouer, tout simplement. Le fardeau d’une saison après laquelle il court désespérément avant de systématiquement se faire rattraper par ses vieux démons. Le souvenir d’une saison. Une saison merveilleuse. A wonderful season.

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