[One-Year Wonder] David Tyree : le coup d’un soir

Il n'était pas vraiment convié à la fête, il s'y est invité quand même

Le temps d’une saison, ils y ont cru. Le temps d’un match, ils ont tutoyé la gloire avant qu’elle ne les fuit inexorablement. Brutalement parfois. Une idylle sans lendemain. Un coup d’un soir. Un one-night stand. Des one-year wonders. Ces stars aussi éphémères que des étoiles filantes.

L’AVANT

De Livingston, les jours de beau temps, en se dressant sur la pointe des pieds et en pointant le regard vers l’est, on peut deviner les monstres de verre et d’acier empilés les uns sur les autres de Manhattan. En grimpant sur la pente douce de la toiture d’une maison, avec un peu de chance, on pourrait presque apercevoir le vieux Giants Stadium, posé sur le béton d’East Rutherford, à un petite trentaine de bornes de là. C’est dans cette ville qui doit son nom au premier gouverneur du New Jersey que vient au monde David Tyree. Il n’a même pas bouclé sa premier année sur Terre que ses parents divorcent. Élevé sans véritable figure paternelle à laquelle s’identifier, il n’a que dix piges quand sa mère choisit finalement de quitter Livingston pour Montclair. La baignoire géante qui fait office de stade aux G-Men et Jets n’est plus qu’à quinze kilomètres de là. Dans la ville où Buzz Aldrin passa son enfance, David, sa génitrice et ses deux aînées doivent se partager un appart minuscule. Si la matriarche pionce dans la seule chambre, les frangines se sont approprié la salle à manger et le seul homme de la maison a transformé le salon en chambre de fortune.

David découvre le football à Montclair High School. En trois saisons sous le bleu et blanc des Mounties, l’apprenti receveur va briller et collectionner les distinctions individuelles. En 1997, il apparaît même sur l’équipe type du comté d’Essex. Plus précieux encore que de modestes récompenses, il est adoubé par son coach pour sa ténacité et sa débauche d’énergie.

« Qu’il fasse zéro ou 35 degrés, vous pouvez être sûr qu’il sera en sueur en sortant du terrain, » lâche Ed Lebida dans les pages web de Bleacher Report. « Ce n’est pas le genre de chose qui s’inculque aisément. »

Travailleur acharné et naturel malgré un vilain et précoce penchant pour l’alcool qu’il cultive depuis ses 14 ans, il décroche une bourse d’étude chez les voisins de Syracuse au nord de l’État de New York. Sous le bleu nettement moins flashy du Orange, le receveur n’affolera jamais les compteurs. Pour sa première année, il doit se contenter de sept ballons et échoue à onze pions de la barre des 100 yards. En 2000, toujours coincé sur des matchs à deux chiffres, il n’attrape que quatorze passe. Suffisant pourtant pour claquer 333 yards, faire exploser sa moyenne et signer les trois premiers touchdowns de sa timide carrière universitaire. La saison suivante, il sort son meilleur match dans la seule défaite des Orangemen à laquelle il prend part. Face aux guêpes de Georgia Tech, il agrippe sept ballons (autant que lors de son année de freshman), avance de 67 yards, mais Syracuse s’incline d’un petit touchdown non transformé. Absent la semaine suivante devant les 107 000 hystériques du Neyland Stadium de Knoxville, Tennessee, puis lors de la rouste XXL que leur inflige l’armada cinq étoiles de Miami et son roster de calibre NFL (59-0), Davi Tyree ne connaitra plus une seule fois la défaite cette année-là, mais ne fera jamais mieux que 52 yards.

52, ce sera aussi sa meilleur perf en 2002, dans un match anecdotique face aux numéro un de Miami. Meilleure perf, à une exception près. Deux semaines avant que les Hurricanes ne les pressent une nouvelle fois jusqu’à la dernière goûte (49-7), David Tyree se décide enfin à se faire remarquer et affole les compteurs. À trois matchs de sa der universitaire, le timing est parfait. Face aux numéro huit de V-Tech, dans une orgie offensive de trois prolongations, le receveur aimante neuf passes et empile 229 yards. Son premier et unique match à trois décimales. Arme un brin tendre en attaque, David s’est mué en joueur d’équipes spéciales énergique et instinctif malgré son dangereux penchant pour la bouteille.

« Jamais de la vie je ne laisserais mes enfants faire ça aujourd’hui, mais c’est comme ça que j’ai grandit, » commente-t-il rétrospectivement en 2008, dans les pages de USA Today« J’étais capitaine de l’armée du diable. Ma maison était le paradis de la débauche. On fumait, on buvait, c’est là que tout a commencé. Quand je suis arrivé à l’université, c’était devenu un véritable fléau. J’étais terrifié à l’idée de me faire prendre lors d’un teste anti-drogue alors j’ai laissé la marijuana de côté à la fac. Mais l’alcool, c’était une autre affaire. Et c’est là que j’ai commencé à avoir des trous de mémoire complets. »

S’il ne se souvient pas de toutes ses beuveries, il quitte Syracuse avec six punts bloqués à son compteur et une image pas trop écornée. Une polyvalence et une implication qui lui vaudront au mieux l’intérêt d’une poignée d’équipes dans les derniers tours, au pire une ou plusieurs piges dans les camps d’été à coup de contrats de rookie non-drafté peu onéreux. Une chose est sûre, il devra se battre pour gagner sa place.

Loin derrière le gigantesque bust Charles Rogers sur lequel les Lions balancent grossièrement leur deuxième choix général et à longue distance du monstre Andre Johnson, sélectionné en troisième position par les Texans. Loin derrière Anquan Boldin, fantastique pioche en fin de deuxième tour, et Nate Burleson, bourlingueur talentueux repêché au round suivant. Loin derrière Brandon Lloyd, sublime athlète dégoté au quatrième tour. L’heure de David Tyree vient finalement en toute fin de sixième tour, dix choix après que les Pats aient drafté un certain Kliff Kingsbury en provenance de Texas Tech. Sa destination, tout sauf exotique ou dépaysante. Dans une Grosse Pomme qu’il aura vu de loin durant toute son enfance, le receveur se joint à une escouade en pleine formation où l’ancienne star de Michigan Amani Toomer surnage depuis plus de cinq ans. Rookie ayant survécu aux coupes estivales, David ne manque pas la moindre rencontre, est titularisé à trois reprises, entasse 211 yards dans un rôle de slot receiver qui fait avancer les chaînes plus qu’il ne dynamite les défenses adverses et brille sur des équipes spéciales où il fait parler sa vision et son instinct. Le gamin du New Jersey achève sa première campagne pro avec 19 plaquages au compteur. Le meilleur spécialiste des Giants. Un avenir prometteur se profil à l’horizon.

Jusqu’au 2 mars 2004. Au volant de sa bagnole, des policiers lui font signe de s’arrêter sur le côté pour un contrôle de routine, après avoir remarqué qu’un de ses deux était défectueux. Un rapide stop inoffensif qui pourrait au pire lui valoir quelques dollars. Sauf quand on a plus de 200 grammes de marijuana dans les poches. Du weed qu’il comptait revendre avec quelques vieux potes pour rembourser les amendes infligées par Bill Parcells à cause de ses retards à répétition. Mis en état d’arrestation pour possession de drogue, il se retrouve derrière les barreaux du commissariat du comté de Bergen. Seul face à lui-même. De rookie blindé de tunes au couple chancelant qui enchaîne les soirées généreusement arrosées d’alcool et saupoudrées de substances en tout genre au milieu d’une foule de jeunes femmes court-vêtues dans les boîtes ou soirées privées les plus in de Manhattan, il se retrouve soudain dans la peau d’un vulgaire délinquant avec une peur glaçante. Celle d’avoir tout foutu en l’air. La caution réglée par ses parents, honteux comme jamais, il rentre à Montlcair. Ce matin-là, Leilah, sa copine, future femme et mère de son premier enfant, lui envoie un message lapidaire : « Je suis enceinte. » Le receveur lui promet de la rejoindre à Syracuse, mais préfère foncer chez lui et engloutir une bouteille de cognac Rémy Martin, incapable de se défaire de ses réflexes dissolus. Mon style de vie ou le tien. Quand Leilah lui lance un ultimatum, il se rend à l’évidence : il doit changer.

Adieu les filles faciles davantage intéressées par son pognon, adieu les cuites jusqu’aux premières lueurs de l’aube, adieu les trips sous acide, adieu la biture jusqu’à ne plus se souvenir de sa soirée, adieu les retards chroniques, David se découvre un nouvel allié aux antipodes de sa vie de nouveau riche irresponsable. Dieu. Une épiphanie qu’il doit à quelques pages de lecture. Déterminé à changer, il attrape la Bible qui traîne chez sa copine et feuillette les premières pages de la Genèse. Et soudain, tout devient si évident. Limpide. Plus jamais il ne boira d’alcool se promet-il. Et plus jamais il ne boira, en effet. En juin, il épousera même celle qu’il avait rencontré sur le campus de Syracuse, scellant sous les yeux de Dieu, son nouveau pacte divin. Celui à travers lequel il promet de mener une vie meilleure.

« Ça a été comme une dépression nerveuse, » confie-t-il à Sports Illustrated en 2017. « La vie m’est rentrée dedans frontalement. Je suis un chrétien nouveau, je suis quelqu’un de sincère, mais je me suis lourdement trompé. Je n’étais pas suffisamment humble pour être capable d’écouter. À peine le temps d’y penser, je me retrouve à l’hôpital, à faire une batterie de tests, et on parle de psychose autour de moi. »

Quelques jours plus tard, David Tyree pénètre timidement dans une petite église discrète de Bloomfield, New Jersey, et s’assied sur la toute dernière rangée de bancs. Loin des rares fidèles qui se recueillent en silence. Il ne cessera de revenir jour après jour, résolu à se distancer du « style de vie NFL. »

« Il a pris de mauvaises décisions, mais il avait encore une chance de faire en sorte que les choses changent, » commente Charles W. Harris, le pasteur de la paroisse, dans les pages web de Bleacher Report. « Il faut parfois se trouver soi-même afin de pouvoir accomplir de grandes choses. »

Réconcilié avec Dieu, sa compagne et lui-même, il attaque la saison 2004 dans la peau d’un homme nouveau. Titulaire une seule petite fois, il prend une nouvelle fois part à chacune des rencontres, n’agrippe que dix maigres ballons pour 155 yards et signe le premier touchdown de sa carrière dans un match pour du beurre face aux Cowboys. Le dernier de la saison. Son tout meilleur de l’année. En 2005, toujours discret en attaque, ses efforts ininterrompus et son énergie contagieuse sur équipes spéciales lui valent de décrocher un billet d’avion pour Hawaï. Le premier et unique Pro Bowl de sa carrière. L’année suivante, il attrape 19 passes (record personnel) et claque deux touchdowns dans un rôle d’intermittent du spectacle dans une attaque portée par la paire Tiki Barber et Brandon Jacobs au sol, et le trio Plaxico Burress, Amani Toomer et Jeremy Shockey dans les airs. Malgré un bilan à l’équilibre, les Giants décrochent une place en playoffs, mais sont mis à la porte dès le premier tour pour la deuxième année consécutive. Frustrant pour un effectif talentueux des deux côtés du ballon, mais encore trop tendre dans les grand rendez-vous.

LE PENDANT

Avant le début de la saison suivante, David Tyree adresse une lettre à ses coéquipiers. Branleur repenti devenu chrétien fervent et responsable, il les somme de travailler plus fort que jamais, de se tourner vers Dieu, d’y croire, tous ensemble, afin de « disperser le nuage noir » qui plane au-dessus de l’équipe et d’aller décrocher le titre. Un sermon prophétique.

Solidement équipés en attaque, blindés aux quatre coins de la défense, les Géants abordent la campagne 2007 plein d’ambitions. Après deux semaines, c’est la soupe à la grimace pourtant. Battus par les Cowboys de l’Undrafted Tony Romo en ouverture, ils se font aplatir par les Packers d’une Brett Favre qui vit sa dernière saison dans le Wisconsin pour leur première de l’année au Giants Stadium. Le poignet fracturé, David Tyree voit ces deux revers de loin. Le faux-départ digéré, les hommes de Tom Coughlin enchaînent six succès consécutifs qui les remettent plus que jamaisdans la course aux playoffs et s’adjugent la première virée londonienne de l’histoire de la NFL face aux Dolphins. De nouveau apte, le receveur traverse chacune de ces rencontres comme un fantôme, en dehors de phases d’équipes spéciales où il peut se dégourdir les guiboles. Il attrape quatre des cinq malheureuses passes qui lui sont adressées, gratte péniblement 35 yards et est privé de endzone pour la première fois en quatre ans. Mais le meilleur reste à venir. Après un premier acte en deux temps, les Giants branchent le courant alternatif pour la seconde partie de saison. Incapables d’enchaîner les résultats, ils finissent à trois défaites de Cowboys dans la forme de leur vie et s’invitent au premier week-end des séries. L’histoire est en marche.

Un aprèm de début de décembre pourtant, alors que les New-Yorkais enquillent les victoires et se rapprochent des playoffs, un coup de téléphone vient interrompre la rencontre d’équipe à laquelle David prend part. Le receveur s’éclipse discrètement. Au bout du fil, Leilah et une sale nouvelle. Thelma vient de s’éteindre. Elle avait 59 ans. Elle vient d’être terrassée par une crise cardiaque alors qu’elle oeuvrait auprès de sa paroisse, comme elle aimait tant le faire.

« Je sais que ma mère repose en paix, » témoigne sobrement le receveur. « Elle est mieux là où elle est maintenant et je sais qu’elle serait fière de moi. »

Absent des terrains pendant deux semaines de deuil éprouvantes, il manque le succès clé face aux Bills grâce auxquels les Giants compostent leur ticket pour les séries. Tampa coulé dès le premier tour, les G-Men écoeurent leurs rivaux texans au deuxième puis prennent leur revanche sur les Packers en allant signer un succès XXL dans la toundra du Lambeau Field en finale de conférence. Direction l’Arizona et l’Histoire avec un grand H cette foi-ci. À Glendale, dans le nid flambant neuf des Cardinals, les New Yorkais retrouvent des Pats qu’ils avaient fait trembler en semaine 17. Battus de trois points (35-38), ils avaient longtemps mis en péril l’incroyable invincibilité de la bande emmenée par Tom Brady et Bill Belichick. Deux succès face aux Jaguars puis aux Chargers plus tard, les joueurs de la Nouvelle-Angleterre ont rendez-vous avec la légende. 35 ans après les invincibles Dolphins de 72, ils ont l’occasion de signer la saison parfaite. Vainqueurs de leur 18 rencontres de la saison, il n’en reste plus qu’une à accrocher pour passer à la postérité. La plus importante de toutes.

Dans un remake de David contre Goliath à contre-emploi où les Géants endossent le rôle du petit, les hommes de la Grosse Pomme font vite douter les Pats. Accrochée, tendue, âpre, la rencontre se transforme vite en une joute défensive acharnée où les attaques peinent à exister. À onze minutes du terme, alors que New England mène petitement 7-3 grâce à un touchdown de Laurence Maroney, Eli Manning décoche une passe laser et trouve les gants de David Tyree dans le milieu de la peinture bleue. Son premier éclair de l’année. Le timing parfait. Le ballon à deux mains, pointé vers le ciel, il partage sa joie avec Thelma. Entouré par ses coéquipiers, l’émotion est palpable. Randy Moss réplique trois séries plus tard et les Giants récupèrent une dernière fois le ballon. Il reste deux minutes et 45 secondes, objectif endzone. En quelques passes prudentes, le plus jeune des Manning hisse les siens jusqu’à leur ligne de 40. Premier temps mort. Il reste 80 secondes. Sur l’action suivante, Eli manque les paluches de Tyree en profondeur sur la droite. Troisième et cinq. Les coeurs battent fort. Les coeurs battent vite.

Shotgun. Hut ! Eli Manning agrippe un snap un peu mollasson, recule de quatre foulées rapides, sent l’étau se refermer autour de lui, tente de se faire la malle vers l’avant de sa poche de protection et esquive de justesse Adalius Thomas. Dans une mêlée confuse, il échappe par miracle aux mains accrocheuses de Jarvis Green et Richard Seymour, agrippées à son maillot distordu comme des sangsues, pour finalement sortir de la pression après avoir échappé à trois sacks et balancer une minasse désespérée vers David Tyree, 32 yards plus loin. Puis le temps s’arrête. En reculant, en lévitation, le gamin du New Jersey s’élève plus haut que Rodney Harrison et parvient à capter le ballon du bout des doigts. En suspension au dessus du logo du Super Bowl XLII, la gonfle écrasée contre son casque, il résiste à la chute, conserve la possession et maintient la balle à quelques centimètres du gazon malgré un bras hostile enroulé contre son biceps. First down Giants. Sismique. Impensable. Fabuleux. The Greatest Play in Super Bowl History. Un des catchs les plus dingues de l’histoire. En route vers le bord du terrain dans l’optique du dénouement final, Leilah voit le jeu par procuration, sur un des écrans géants du stade.

« Je ne savais pas qu’il pouvait sauter aussi haut, » lâchera son père, niché loin de l’action, dans la section 125 du University of Phoenix Stadium.

Et pourtant, à l’entraînement plus tôt dans la journée, le receveur n’était pas foutu d’attraper la moindre passe. Quelques heures plus tard, devant des millions de paires d’yeux, il vient de réaliser l’action la plus insensée de l’histoire chargée du Big Game après une saison pourrie endeuillée par la disparition tragique de sa mère.

« Quand tu es receveur et que tu laisses filer deux passes à l’entraînement, c’est un mauvais jour, » raconte Tyree à ESPN en 2011. « Je ne sais pas quelle sorte de journée c’était alors, car j’ai dû rater cinq ou six ballons ce matin-là. »

Rodney Harrison est écoeuré. Les Pats ne s’en remettront pas. Plaxico finit le boulot. Les Giants prennent l’avantage et ne le lâcheront plus. Les hommes de Foxboro n’imiteront pas les Dolphins de Don Shula. Pas cette fois. La faute à une action d’extraterrestre orchestrée par le plus gauche des frangins Manning et un type qui écume les terrains NFL dans l’anonymat depuis plusieurs saisons, attendent sagement son heure. David Tyree le sait, ça n’est pas le meilleur receveur. Un bon joueur, solidaire et dévoué, oui. Un grand, capable de renverser un match à lui tout seul, non. Seulement, au fond de lui, il sait qu’il est le genre de type capable de briller le moment venu, quand personne ne l’attend. Et depuis qu’il a quitté le long couloir flanqué de casiers de son lycée, personne n’a jamais vraiment rien attendu de lui. L’anti-héros parfait.

« Je n’arrive pas à me souvenir s’il a touché le ballon, » expliquera-t-il à propos d’Harrison. « Je sais qu’il a fait un super job. Tout ce dont je me souviens, c’est que le temps d’un quart de seconde, j’ai eu deux mains sur le ballon. Un dixième de seconde même, et tout à coup il arrache totalement une de mes mains du ballon, et là je me dis plus qu’une seule chose, ‘Pas question que je lâche ce ballon.’ »

Et il ne le lâchera pas. Au grand dam de Rodney Harrison.

« On peut répéter la même action dix mille fois, jamais il ne refait la même chose, » souligne-t-il sans minimiser l’exploit. « Certaines choses se passent sans que l’on ne puisse les expliquer parfois. Mais le ballon était à deux doigts de lui échapper. »

Insuffisant. Si le touchdown de la gagne revient au géant de Michigan State, Plaxico Burress, Tyree est la star de la nuit. Son nom est sur toutes les lèvres. Pendant que les journalistes égrainent la liste des superlatifs pour commenter son improbable réception, le gosse du New Jersey célèbre. Mais après toute bonne fiesta, vient le temps de la gueule de bois.

L’APRÈS

Le genou fragile, lentement retombé sur terre, David Tyree profite de la saison morte pour passer sur le billard. Un coup de bistouri qui l’oblige à démarrer la campagne 2008 sur la physically unable to perform list avant de finalement atterrir sur la réserve des blessés pour de bon. Il ne jouera pas une seule fois de toute la saison. Une année blanche. Pas conservé par les Giants, il débarque dans le Maryland en octobre 2009 après un test visiblement non-concluant chez les Bucs. S’il dispute dix rencontres, il achève sa dernière année de footeux avec une fiche statistique totalement vierge. L’été suivant, il signe un contrat d’une journée avec les G-Men et tire officiellement sa révérence. Déjà. Rideau sur une carrière difficile à comprendre. L’anonymat, la célébrité soudaine, tonitruante et éphémère, les plateaux d’Ellen DeGeneres et Jimmy Kimmel, les demandes d’autographe alors qu’il est en train de machouiller son steak dans un resto, son numéro 85 qui trône au milieu des stars dans les magasins de sport, puis l’indifférence, de nouveau. Des 73 rencontres que le receveur aura disputé chez les pros, il n’en aura débuté que cinq.  À 29 piges, il raccroche avec davantage de plaquages (85) que de réceptions (54) au compteur. 650 yards tout rond, une bien maigre vendange en six saisons.

En 2012, il est sur la ligne new-yorkaise au Lucas Oil Stadium d’Indy pour voir Eli et Mario Manningham jouer un nouveau sale tour aux Patriots de Tom Brady. Même passeur, autre acrobate. L’histoire se répète. En 2017, David attend tranquillement que ses ailes de poulet sortent de leur bain d’huile bouillante quand il voit soudainement un visage familier apparaître sur les écrans de télévision qui couvrent les murs du fast-food. Le sien. Super Bowl XLII. David Tyree. The Helmet Catch. Des souvenirs toujours aussi intenses et vibrants. « Félicitations, » lui balance son pote, le regard rivé sur la TV. « Qu’est-ce que tu racontes ? » s’étonne l’ancien receveur. Son exploit vient d’être désigné meilleur catch de l’histoire par NFL Network lui révèle son ami. Il n’en avait pas la moindre idée. Normal quand on pas de télévision.

Dans la maison familiale de Jersey où il vit avec sa femme et ses sept rejetons, pas de télévision. Même ados, ses gamins les plus âgés n’on pas droit à un téléphone. Pas de tablette numérique. Pas le moindre jeu vidéo à l’horizon. Le passe-temps préféré de la maisonnée : les bouquins. Et ne leur parlez de livres électroniques. « Je suis un puriste, nous n’avons pas d’eBooks, » tranche-t-il. Un ascétisme technologique qui va de paire avec sa foi retrouvée après son traumatisant passage derrière les barreaux, son année de rookie. Croyant dévoué, David Tyree s’engage sur un terrain glissant en 2011 en militant fermement contre le mariage entre personnes de même sexe, allant jusqu’à clamer qu’il troquerait son helmet catch et sa bague de champion pour empêcher ce qu’il considérerait comme « le premier pas vers l’anarchie. » Quelques années plus tard, il confessera avoir changé de position à l’égard de l’homosexualité. Un pas en avant pour un type conservateur à bien des égards, mais qui aura su s’enrichir et évoluer à travers ses expériences humaines.

En 2016, devenu Directeur du Développement des Joueurs des Giants, il endosse le rôle de grand frère. De mentor. De modèle. Un virage à 180 degrés pour un type qui s’arrachait la tronche jusqu’à pas d’heure, débarquait à l’entraînement à la bourre, avec une sale odeur d’alcool dans la bouche, aura dû débourser plus de 10 000 balles d’amende pour ses retards à répétions et aura embouti deux bagnoles à force d’agir comme un gamin irresponsable avant d’enfin prend la bretelle direction l’autoroute de la rédemption.

« Je n’ai jamais vu quelqu’un changer aussi drastiquement, » commente Dwight Freeney, ancien coéquipier à Syracuse, dans les pages web de Sports Illustrated en janvier 2017.

Reconversion professionnelle, quotidien de footballeur professionnel, assiduité, développement personnel, il assiste les joueurs, jeunes ou anciens, dans leur vie de footeux. Comme lorsque la star Odell Beckham Jr. et l’undrafted Victor Cruz se sont aperçus à Miami le 2 janvier, à faire la fiesta sur un yacht avec Justin Bieber jusqu’à 5h du mat, au lendemain d’un succès sur le terrain de Washington en clôture de la saison. Si Ben McAdoo ne voit rien à redire sur la façon dont ses joueurs passent leur temps libre, l’excursion floridienne, bien des fans et observateurs ne sont pas du même avis. Une semaine plus tard, les Giants se font éparpiller par les Packers au premier tour des playoffs et les deux receveurs passent dans le bureau de David Tyree pour un petit cours particulier.

Il a beau défendre sa carrière, il est l’un des rares à s’en souvenir. Pour l’essentiel des aficionados du ballon à lacet, elle se résume à une nuit dans le désert de l’Arizona. Une nuit qui devait être celle du couronnement des invincibles Patriots. C’était sans compter sur une gamin du New Jersey résolu à écrire sa propre histoire.

« Lancez tous les noms que vous voulez, » propose-t-il à USA Today en juin 2008. « Je suis le dernier nom que vous allez sortir. C’est qui rend tout ça encore plus spécial. C’est comme ça que… Dieu a choisi de me présenter au reste du monde. »

Si tout le monde a oublié ses courses incessantes sur les punts et coups d’envoi, personne n’a effacé de sa mémoire cette réception insensée. Lunaire. Un signe de la Providence reconnaît le premier intéressé. Un coup d’éclat. Un coup d’un soir. Un one-catch wonder.

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